Hulot : publier les "détails crus" ?
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Hulot : publier les "détails crus" ?

Manifestement, il s'est passé quelque chose dans une maison de Nicolas Hulot, entre le 9 et le 11 juin 1997. Quelque chose, mais quoi ? A l'heure où j'écris -il faut être prudent-, et lecture faite des six pages de Ebdo, on n'en sait pas beaucoup plus. En révélant qu'une plainte pour viol avait été déposée contre lui sans citer le nom de la femme mise en cause (ce qui se comprend si elle ne le souhaite pas), en l'assortissant pour faire bon poids d'une seconde affaire sans fondement apparent, en ne livrant strictement aucun détail sur le déroulement des faits (ce qui est une innovation médiatique, depuis le début des révélations #balancetonporc), Ebdo, avec une troublante maladresse, a mis le doigt sur...quelque chose. Mais encore une fois, sur quoi ?

Sur l'emballement médiatique confus de la journée de jeudi, nous avons tout raconté ici. Cela ne s'est pas calmé dans la soirée. Quelques heures avant la mise en vente du magazine (mais alors qu'il était disponible depuis plusieurs heures dans les rédactions), la procureure de Saint-Malo, Christine Le Crom, publiait jeudi soir un communiqué indiquant que la femme mentionnée dans l'hebdomadaire avait bien porté plainte en 2008, onze ans après les faits, plainte classée pour cause de prescription (et pour cette seule cause, disait-elle, contrairement à ce qu'avait affirmé Hulot le matin sur RMC dans une opération déminage préventive).  A quoi l'avocate de Hulot, Jaccqueline Laffont, répondait un peu plus tard sur BFM en dégainant une lettre envoyée à Hulot par le procureur de 2008, et selon laquelle, outre qu'ils étaient prescrits, "les faits n'apparaissaient pas établis".

Après le dépôt de la plainte, rappelait Christine Le Crom, les gendarmes avaient entendu Nicolas Hulot. Il en ressortait que les deux protagonistes s'accordaient sur l'existence d'une relation sexuelle, la divergence portant, classiquement, sur le consentement de "Marie" (appelons-la ainsi, puisque Ebdo la drape de ce prénom virginal). Ni Hulot ni "Marie" ne semblant décidé à se confier (la co-auteure de l'enquête de Ebdo, Anne Jouan, a même assuré sur TMC qu'elle n'en savait pas elle-même davantage qu'une "action sous contrainte"), il est probable qu'on n'en saura pas davantage. Faisons donc le deuil de notre curiosité des "détails crus", comme dit Jouan.

Cette curiosité est-elle voyeuse ? Je comprends la répugnance de beaucoup, victimes, journalistes, lecteurs, pour toutes sortes de raisons légitimes, à "entrer dans les détails". Mais (et ce n'est que mon avis) je pense qu'il faut tenter de surmonter cette répugnance. Si, par consensus, une société s'accorde à réprimer plus sévèrement les violences faites aux femmes, alors il est de la mission des journalistes de relater ces violences. Y compris, oui, les détails "crus". Dans les affaires Ramadan ou Darmanin, pour ne prendre qu'elles, ce sont les détails racontés par les victimes, justement parce qu'ils sont "crus", qui permettent de prendre toute la mesure du comportement des prédateurs. Psychologique, sociale, policière, guerrière, sexuelle : la violence est...violente. Une bavure policière, un cancer de la plèvre consécutif à l'exposition à l'amiante, le traumatisme intime  d'un viol : autant de facettes d'une réalité "crue".  La violence, chers excellents camarades d'Ebdo -mais il me semble presque indécent de le rappeler au directeur Patrick de Saint-Exupéry, qui a frôlé mille précipices au Rwanda- c'est sordide. Il se peut parfois que la soupe à la vitelotte vous reste en travers de la gorge.  On trempe la main dans la boue ou pas : mais on ne peut pas la tremper avec des gants. 

Lecteurs et lectrices ne sont d'ailleurs pas eux-mêmes exempts de toute responsabilité. Encore une fois, Ebdo a raison de souhaiter préserver l'identité de "Marie". Mais la porte pouvait-elle rester entrouverte ? Cette identité, que Ebdo ne livre pas (tout en livrant des indices), s'étale en toutes lettres dans un article du Parisien de ce matin. Il me semble qu'elle constitue un élément important de l'histoire. Pourtant, je ne la livre pas non plus. A la différence de Conforama, je considère que "Marie" a droit à la discrétion. L'article du Parisien est là. A chacun.e, majeur.e et vacciné.e, de décider s'il clique ou non.

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