Facebook et le Vietnam : le rêve contre le cauchemar
Le matinaute
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Facebook et le Vietnam : le rêve contre le cauchemar

C'est un montage tout simple, qui dit le mieux le choc. Le choc terrible, frontal, entre un cauchemar et un rêve.

Le petit f, le petit logo familier, amical, le doudou de tous les likes, de tous les copinages, censurant sauvagement le cauchemar de la douleur et de l'angoisse. L'univers de la photo de guerre, crue, hurlante, obscène, entrant en collision avec le rêve disneyien du réseau mondial, qui ne cherche que le bien et la paix de l'humanité, rêve de communication universelle, rêve que le pilote napalmeur et la petite fille napalmée puissent un jour se retrouver, se liker, et tchater sur le bon vieux temps.

L'épisode de la censure de cette photo par le réseau social, contraint finalement de reculer face à une révolte politico-médiatique en Norvège, nous vous l'avons raconté ici. Le sous-texte en est clair. Facebook est coincé. Si l'entreprise de Zuckerberg admet jouer un rôle actif, humain, dans la sélection des contenus, sa responsabilité sera juridiquement engagée, comme celle d'un media, dans la diffusion de tout contenu litigieux, et Dieu sait si les contenus litigieux sont nombreux. Que Facebook se réfugie, en revanche, derrière la fiction de la toute-puissance de ses algorithmes, et les affaires comme celle de la censure norvégienne se multiplieront.

"Ce sont des humains, qui ont choisi de retirer cette photo.", révèle aujourd'hui Chris Cox au Figaro. Chris Cox est directeur du "fil d'actualité" chez Facebook. De passage en France, il a répondu aux questions du journal. "Moi-même, ajoute Chris Cox, j'ai été choqué en voyant que la photo avait été supprimée". Et de multiplier les fortes phrases. "Nous devons protéger notre communauté" "Nous faisons des erreurs, nous pouvons nous améliorer" "Plus nous grossissons, plus nous avons besoin d'être transparents". Etc etc.

Mais pourquoi exactement Cox a-t-il été choqué, puisqu'il a si confiance dans ses algorithmes, qui "font de notre produit quelque chose d'unique" ? On rêverait (à défaut d'aller au musée avec les algorithmes de Zuckerberg) de poser à Chris Cox cette question, et quelques autres. Lui-même avait-il déjà vu cette photo avant l'affaire ? On rêverait de lui donner un exemplaire cartonné de la photo (magistralement analysée ici par Alain Korkos), et de le laisser simplement, tranquillement, en prenant le temps, exprimer ce qu'elle lui inspire. A lui, personnellement. Oui, personnellement. Au petit garçon qu'il fut, quand il avait l'âge de Kim Phuc, la fillette. Au père qu'il est peut-être. En connait-il les coulisses ? Quelles autres images, quels films, quelles musiques lui évoque-t-elle ? Sait-il ce qu'est devenue Kim Phuc, par la suite ? En d'autres termes, cette photo fait-elle partie de son imaginaire, a-t-elle nourri sa conscience politique de citoyen américain ? On rêverait de poser toutes ces questions, en tremblant d'avance de ne jamais obtenir de réponses. D'où vient cet étrange sentiment que Chris Cox lui-même est un algorithme ?

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