De quelques effondrements
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De quelques effondrements

Et sortit Gérard Larcher. Et c'est à lui qu'il revint, martial

, de présenter aux médias rassemblés les résultats de la réunion du comité politique de LR. "Le comité politique, à l'unanimité..." A l'unanimité. La bonne blague.On l'imagine, sur le pont : "le commandement du Titanic, à l'unanimité..." Mais que nous évoque donc ce faux Philippe Noiret ? La voix de Gérard Larcher. Sa posture. Sa bedaine d'habitué des salles à manger privées de la République. Son double menton. Comment dire, sans lui faire injure, que le président du Sénat incarne le finissant, le crépusculaire, le déjà effondré ? C'est une voix de noir et blanc, comme exhumée des actualités cinématographiques de 1940.

Force des images. C'est un des meilleurs spécialistes français de Vichy, Henry Rousso qui, voyant parler Larcher hier soir, tweete par réflexe : "Un jour prochain, il y aura peut-être malheureusement un Marc Bloch pour décrire cette étrange défaite et cet effondrement moral". L'étrange défaite est un des plus beaux livres d'histoire écrits en langue française. Témoignage rédigé à chaud par l'historien Marc Bloch sur la débâcle de 40, à laquelle, sous l'uniforme, il a pris part, il livre une cruelle vision panoramique d'une société qui s'effondre, avec ses généraux, ses chefs politiques, ses patrons, ses syndicalistes aussi. C'est un de ces rares livres que l'on peut relire sans cesse, et y lire à chaque fois un terrifiant reflet du temps présent. Comment ne pas comprendre que Rousso lui-même s'y soit retrouvé plongé quand, ironie de l'histoire, il manqua d'être refoulé, la semaine dernière, à l'aéroport de Houston, par des policiers trumpistes trop zélés ? Peut-être, sur son passeport, avaient-ils simplement lu : "né en Egypte"...

Chaque journée, ces jours-ci, charrie sa saynète. A l'heure où j'écris, le même Larcher, au micro de Patrick Cohen, tente de justifier l'expression, la veille, par le directeur de campagne démissionnaire de Fillon, Patrick Stefanini, de "complément de rémunération", pour désigner l'enveloppe des assistants parlementaires. Cette enveloppe, un "complément de rémunération" ? Un petit quelque chose au black, à serrer dans les boîtes de biscuits en fer blanc ? "Jusqu'à il y a quelques années, à l'Assemblée Nationale..." commence Larcher. Trente ans déjà, qu'à propos des affaires de financements politiques, on entend ces mots : "jusqu'à il y a quelques années". Les dérapages, les enveloppes, les fausses factures, les reliquats reversés, le racket, c'était hier. Aujourd'hui, tout est nettoyé, promis-juré-moralisé. Trente ans que j'entends ça.

Se méfier de l'Histoire, bien sûr, cette hypnotiseuse. Le Monde publiait hier deux textes d'historiens américains, sur Trump. Là où les parallèles du trumpisme avec tous les régimes totalitaires, années 30 comprises,sautent aux yeux de Timothy Snyder, Robert Paxton, lui, préfère ne voir dans l'actuelle présidence qu'une forme de ploutocratie. Qui a raison ? Qui voit le plus juste ? Du résultat de l'élection de mai prochain, dépendra de savoir si nous pouvons raconter comme un étrange effondrement identique les années que nous traversons à l'aveuglette. Mais même si au final il ne s'emboîte pas, toutes les pièces du puzzle y sont déjà.

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