Anne Frank, dans le domaine public ?
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Anne Frank, dans le domaine public ?

"Chère Anne Frank" : c'est un universitaire-blogueur de 2015, Olivier Ertzscheid

, qui prend aujourd'hui à témoin, 70 ans après sa mort à Bergen Belsen, l'adolescente martyre d'Amsterdam, en mettant spectaculairement en ligne le PDF de son célèbre "Journal". Deux versions, plus précisément. La version intégrale, et la version commercialisée, expurgée après guerre par le père d'Anne Frank, Otto Frank, de passages jugés trop personnels, notamment sur les rapports de l'auteure à sa sexualité.

Pourquoi cette spectaculaire mise en ligne ? Pourquoi cette adresse d'outre-tombe -"Bienvenue dans la lumière, chère Anne"- à l'adolescente, aussi émouvante que Nadine Morano s'adressant aux mânes du général ? Parce que ce texte, conformément à la législation européenne, aurait dû tomber dans le domaine public 70 ans après la mort de l'auteure, début 2016. Usant de plusieurs arguments juridiques, les ayants droit ont fait en sorte de retarder l'échéance jusqu'en 2050. Et le blogueur s'indigne : "De quels "droits d'auteur" veulent-ils maintenir la rente après avoir déjà vendu plus de 30 millions d'exemplaires de ton journal ? A qui bénéficient ces droits ? Aux enfants que tu n'as pas eus ?"

Très bien. Parfait. Vive la liberté. Vive la gratuité.À bas les ayants droit, adossés à leur "rente". Héritiers d'Anne Frank et de Johnny Hallyday, même combat.

Si c'était seulement une question de rente, on applaudirait le geste des deux mains. Mais, même si le blogueur n'en dit mot, ce n'est pas seulement une question de rente. Et peut-être même pas du tout. Depuis sa publication, le journal d'Anne Frank -et comment imaginer que le blogueur libérateur l'ignore ?- a dû subir tous les outrages des négationnistes, Faurisson en tête. Ils se sont acharnés à démolir cette pièce à conviction capitale contre la barbarie nazie. Tout a été dit, soutenu, publié. Que de son réduit d'Amsterdam, Anne et sa famille ne pouvaient passer inaperçus, deux ans durant, des autres occupants de l'immeuble ; que des inscriptions au stylo bille avaient été retrouvées intercalées entre les pages de son journal : suspect, ça, le stylo bille ; qu'elle faisait allusion, en 1942, à des "gazages" : très louche, comment pouvait-elle savoir ? Etc etc. La notice Wikipedia d'Anne Frank en livre un résumé. Les réfutations de l'écrivain Didier Daeninckx sont ici. Et le point de vue de la fondation Anne Frank est là. Tout ceci est en ligne. Accessible à tous. Gratuitement. Ces trois liens figurent dans la première page des résultats d'une recherche Google "Anne Frank négationnistes". Dans la belle adresse à Anne Frank, auraient-ils été de trop ?

Refusant de voir l'oeuvre tomber dans le domaine public, par tous les subterfuges juridiques possibles, les ayants droit estiment sans doute combattre ces tentatives négationnistes. Disons que l'argument, pour le moins, mérite discussion. Le régime actuel du texte ne l'a, jusqu'ici, pas préservé des outrages négationnistes sus-mentionnés. Il est vrai qu'ils sont restés, pour l'essentiel, limités à l'ombre relative de la Toile, laquelle Toile a permis aussi à Daeninckx et aux autres de diffuser largement leur critique de la critique. Une entrée dans le domaine public, qui faciliterait éventuellement, la publication d'éditions écrites annotées, critiques, tronquées, manipulées, modifierait-elle substantiellement le cadre de la controverse ? Serait-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Encore une fois, ça mérite discussion -passionnante, d'ailleurs. Mais à condition de mettre tous les éléments sur la table.

Anne Frank, journal
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