Vogue complaisant avec Asma el Assad : la journaliste se justifie
Brève

Vogue complaisant avec Asma el Assad : la journaliste se justifie

"Une rose dans le désert." C'est ainsi que le magazine américain Vogue titrait un portrait très complaisant d'Asma el Assad, femme du dictateur syrien Bachar el Assad, en mars 2011.

Nous avions évoqué ce portrait, magnifique produit d'une opération de communication menée par le pouvoir syrien, comme l'avait dévoilé le site Owni, en s'appuyant sur des mails syriens confidentiels publiés par Wikileaks. Ces messages montraient notamment des échanges entre le régime et un cabinet de communication anglo-saxon.

L'article, publié en mars 2011, peu avant que ne démarre le soulèvement syrien contre Bachar el-Assad, a depuis été retiré du site. Avec la guerre entre insurgés et forces de régime (qui a fait aujourd'hui quelque 20 000 morts), il était devenu une source d’embarras pour le magazine de mode. Mais il est toujours visible ici, via un site d'archives.

Aujourd’hui, l’auteure, Joan Juliet Buck, rédactrice en chef du Vogue français jusqu’en 2001, et grande plume du magazine, raconte pour la première fois les dessous du plan com'. Elle se confie sur le site The Daily Beast, et l'article a été repris par Rue 89. La journaliste tente d'expliquer comment elle s'est "fait avoir" par Asma el Assad, mais sans véritablement convaincre.

Buck raconte qu’elle a été sollicitée par une rédactrice en chef de Vogue le 1er décembre 2010. Sa première réaction ? "Je ne veux pas voir les Assad et eux-même ne voudront pas voir une juive"... Elle poursuit: "La rédactrice en chef m’expliqua que la Première Dame était jeune, jolie, et qu’elle n’avait jamais donné d’interview. Vogue essayait de l’obtenir depuis deux ans. Désormais, il y avait une société de relations publiques qui l’avait sans doute convaincue d’accepter."

"la chance de voir les ruines de Palmyre"


La journaliste lui répond alors : "Envoyez une journaliste politique". La rédactrice en chef: "Nous ne voulons pas de politique, pas de politique du tout. Elle ne veut parler que de culture, d’antiquités, de musées. Tu aimes la culture, tu aimes les musées. Elle veut te parler à toi. Tu dois partir dans une semaine."

"Mon nom était en dernier sur une liste d'écrivains que la première dame avait rejetés parce qu'ils ne savaient rien au sujet de la Mésopotamie, raconte la journaliste. Je n'ai pas envisagé la possibilité que les autres écrivains avaient refusé d'interveiwer la première dame". (...) J'avais écrit quatre articles qui avaient fait la couverture cette année, trois sur de jeunes actrices et un sur un mannequin qui venait d'avoir un enfant. Cette mission était plus excitante, et quand aurais-je pu avoir la chance de voir les ruines de Palmyre?"

Elle part donc en Syrie à la rencontre de la femme de Bachar Al Assad, mais aussi du dirigeant lui même, en décembre 2010. Avec une bonne dose de culot, elle assure : "Je ne savais pas que j’allais rencontrer un assassin. Je n’avais aucun moyen de savoir que Assad, le doux ophtalmo un peu geek, tuerait plus de gens que son propre père, en torturerait des milliers d’autres, y compris des enfants. Je n’avais aucun moyen de savoir, alors que j’admirais les événements de la place Tahrir, que je serais atteinte parce que j’avais écrit sur les Assad. Je n’avais aucun moyen de savoir que cet article me coûterait mon gagne-pain, et mettrait fin à mon association avec Vogue qui durait depuis que j’avais 23 ans."

Derrière ce plan com', une société de relations publiques, Brown Lloyd James. Le visa de la journaliste a été négocié par cette société, et un des dirigeants, Mike Holtzman, un ancien de l’administration Clinton, l'a accompagné sur place. Elle était aussi accompagnée par une "stagiaire". Les fuites d’e-mails de Wikileaks, lui ont appris récemment que cette "stagiaire" avait été chargée de l’espionner, et rapportait ses moindres faits et gestes à la société de relations publiques.


Le photographe James Nachtwey pas plus regardant

Dès son arrivée, la jeune femme a par exemple donné un portable à la journaliste, lui assurant que son propre portable américain ne fonctionnerait pas. Lors de sa visite, alors que la journaliste rencontre l’ambassadeur de France en Syrie pour lui poser des questions sur le régime, celui-ci enlève la batterie de leurs téléphones portables. "Cela a dû déclencher une alerte, car nous vîmes subitement arriver Sheherazade devant nous", raconte la journaliste. Buck se rend compte également que son ordinateur, resté dans sa chambre, a été inspecté.

A son retour à New York, en décembre 2011, le printemps arabe commence : la Tunisie connait ses premières manifestations. La journaliste demande alors à rencontrer le rédacteur en chef pour discuter de la manière de traiter son sujet. "Une réunion a eu lieu, sans moi, explique-t-elle. On me demanda de ne pas parler à la presse". Elle accepte le deal, jusqu'à cette année, où son contrat n'a pas été renouvelé.

Joan Juliet Buck a entraîné dans son entreprise l’un des grands photojournalistes américains, James Natchwey, qu'on a connu plus perspicace dans ses choix.

Il a notamment réalisé cette photo - belle mise en scène du couple Assad picto

"S’il n’y avait pas eu tous ces crimes, Vogue, et sa journaliste, auraient paisiblement pu continuer à prospérer en sachant pertinement qu’ils avaient contribué à une opération de manipulation de l’opinion mondiale centrée sur le charme et la douceur de la Première dame syrienne", souligne à juste titre Pierre Haski sur Rue89.

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