Aux JT, les violences policières n'existent pas
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Aux JT, les violences policières n'existent pas

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Violences policières, vous avez dit violences policières ? Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, on compte plus de 90 blessés graves, victimes des forces de l’ordre. Les réseaux sociaux abondent en vidéos et témoignages. Il y a pourtant un lieu médiatique ou la question des violences policières est rare : les 20 Heures. Arrêt sur images a épluché les JT de 20 Heures de TF1 et de France 2, du 17 novembre au 13 janvier.

Deux minutes trente dans le 20 heures du 7 janvier, 20 secondes dans celui de la veille. C’est ce qu’a consacré TF1 au cas du commandant de police de Toulon, Didier Andrieux, qui a frappé à coups de poings plusieurs manifestants, le 5 janvier. Aussi incroyable que cela puisse paraître, depuis le début du mouvement, ce sont les seuls sujets consacrés exclusivement aux violences policières par le journal télévisé le plus regardé de France. Pourquoi Andrieux et pas les nombreux autres cas de violences policières? Peut-être parce que Andrieux venait d’être décoré de la Légion d’honneur. Peut-être aussi parce que le même week-end, Christophe Dettinger, autre adepte de la frappe à mains nues, côté Gilets jaunes cette fois, a fait l'actualité. Malgré les similitudes entre les deux cas, ils ne seront pas traités de la même manière : deux fois plus de temps d’antenne consacré au boxeur, et un plus grand empressement à relayer les circonstances atténuantes du geste du policier. 

Au 20 heures de France 2, le cas du commandant Andrieux est lui aussi le tout premier sujet spécifiquement dédié aux violences policières dans le mouvement des Gilets jaunes depuis l'acte 1. Le dimanche 6 janvier, Laurent Delahousse évoque, tout en retenue, des “images qui font débat”, une vidéo “tournée en marge des rassemblements” où l’on verrait Andrieux “s’en prend[re] à un homme contre un mur”. Au cours du duplex avec la journaliste dépêchée à Toulon, la chaîne titre sobrement, dans son bandeau : “Des violences policières ?” Le lendemain 7 janvier, France 2 consacre un nouveau sujet de 2 minutes à l’ouverture d’une enquête contre ce “commandant soupçonné de violence policières”.

PLUS DE 90 BLESSÉs graves mais deux sujets de jt

“Violences policières”, le mot est donc enfin lâché. Mais pourquoi si tard, huit semaines après le début du mouvement ? Et pourquoi, là encore, Andrieux? “Le choix de traiter des violences du commandant Andrieux s’appuie sur l’existence d’une vidéo et d’éléments très étayés : des témoignages de sa hiérarchie, de collègues et de l’intéressé”, explique France 2, contactée par Arrêt sur images ; pourtant, de nombreux autres cas sont largement documentés dans la presse écrite ou via Twitter. Mais le cas d’Andrieux fait surtout figure d’exception. Depuis le 17 novembre, et la première manifestation des Gilets jaunes, les JT de 20 heures de TF1 et France 2 n’ont pas été prolixes sur la question, alors que Libération a recensé plus de 90 blessés graves par les forces de l’ordre (dont beaucoup suite à un tir de flashball). Nos recherches dans les 20 heures des deux chaînes n’ont pas permis de retrouver un seul sujet spécifiquement dédié - avant, donc, l’affaire Andrieux. Seule l’émission Envoyé Spécial a consacré un numéro aux violences policières le 13 décembre, se fondant notamment sur le travail du journaliste indépendant David Dufresne, qui recense sur Twitter, depuis plusieurs semaines, les blessures des manifestants causées par des violences policières.

QU'est-ce qu'un blessé GRAVE? 

QU'EST-CE QU'UN BLESSÉ GRAVE?

Lors de son décompte des blessés graves depuis le début du mouvement, publié ce 14 janvier, Libération a précisé ce qui suit : "La dénomination «blessé grave» est bien sûr subjective, et rassemble des blessures de nature et de gravité différentes : certaines personnes garderont des infirmités à vie (perte d’une main ou d’un œil) quand d’autres s’en tireront avec des cicatrices. Nous avons retenu comme blessures les membres arrachés, les organes ayant perdu leur fonction principale, les fractures, les pieds et jambes incrustés de bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête. Les hématomes, parfois exceptionnellement vastes, causés par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD) ou des coups de matraques n’ont pas été comptabilisés."


Par exemple, dans les JT du soir de TF1 et France 2, nous n’avons pas trouvé mention de Fiorina, une jeune étudiante de 20 ans, éborgnée à Paris le 8 décembre. Autre exemple : lorsque l’ONG Amnesty International publie, le 14 décembre, un rapport demandant que “la police cesse l’usage de force excessive contre les manifestants et les lycéens en France”, les JT vivent au chevet de l’attaque terroriste à Strasbourg. Les jours suivants, c’est l’essoufflement et la colère des policiers sur leurs conditions de travail qui occupent l’espace du 20 Heures de France 2 comme de TF1. “De par son format contraint, le 20H ne peut pas traiter de manière exhaustive toute l’actualité et ne traite pas de tous les rapports d’Amnesty International”, répond la chaîne publique, lorsque nous lui demandons pourquoi aucun sujet n’a été consacré au rapport d’une grande ONG sur des violences couvant dans un mouvement qui constitue l’actualité majeure du pays ces dernières semaines. 

des allusions au détour d'un reportage

Alors point de violences policières dans les JT du soir ? Pas exactement. A France 2, on nous renvoie vers “différents sujets portant sur les manifestations des Gilets jaunes”. Et en effet, les blessés sont évoqués, par les images ou par les commentaires. Mais bien souvent, il ne le sont qu’au détour d’un sujet sur “les violences”, la “casse”, ou les “heurts”. C’est dans certains compte-rendus de manifestations qu’on entrevoit la violence déployée par les forces de l’ordre. Ainsi le 24 novembre, les caméras de TF1 filment deux personnes, semblant retraités et pacifiques, prenant une pluie de coups de tonfa (matraque à poignée) de la part de plusieurs CRS. Sur les images, la voix off ose un : “Très ponctuellement, des face-à-face dégénèrent”.

Même jour, même scène, autre chaîne. Le JT de France 2 évoque un manifestant “violemment pris à partie par les forces de l’ordre”. L’image nous montre ce même Gilet jaune frappé par plusieurs CRS avec des tonfas. 

Les récits de manifestants blessés sont laconiques, souvent résumés par la seule voix off. Le 8 décembre à Paris, France 2 décompte “parmi les Gilets jaunes, justement, plusieurs blessés. Lui aurait reçu un flashball au niveau de la tête.” Images d’un homme au sol, puis commentaire : “Il sera évacué”. Le tout pour 10 secondes sur 4 minutes de sujet. Le propos n’est guère plus précis sur la chaîne privée. Le 4 décembre, TF1 fait un rapide tour des manifestations en région. On apprend alors qu’"à Grenoble, une lycéenne a été sérieusement blessée par un tir de flashball lors d'affrontement avec les autorités”. Une seule phrase, qui ne précise pas que c’est à la tête que la jeune fille de 16 ans a été touchée, alors que la police est censée ne pas viser le haut du corps. 

"un tir de balle en plastique"

Quelques mots de Gilets jaunes accompagnent parfois le récit. Le 1er décembre, France 2 consacre un sujet entier à des Bretons venus manifester à Paris. “Certains filment en direct avec leur téléphone, raconte la voix off. Une façon pour eux de dénoncer ce qu’ils appellent des "violences policières"” (les guillemets sont visibles dans la retranscription écrite du commentaire sous la vidéo). “L’un d’eux est atteint à l’entrejambe par un flashball”, et sera opéré, apprend-on. Le 8 décembre, dans un autre sujet, c’est un Breton encore qui est blessé au front, “touché par un tir de balle en plastique” - une manière douce de décrire le tir d'un lanceur de balle de défense (LBD), le flashball. Le blessé aura droit à quelques mots au micro. Le 8 décembre, TF1 a eu la même idée de reportage, et suit des Gilets jaunes qui expliquent avoir été gazés par la police. Mais la voix off ne relève pas, ne confirme pas les dires des témoins.

Souvent, le court résumé est la norme. Le 9 décembre, France 2 évoque par exemple “des interventions parfois brutales au flashball. Comme sur ce manifestant qui ne semblait pas menaçant”. Image d’un Gilet jaune immobile, les bras étendus, qui se prend d’un coup un tir dans l’estomac. 

Parfois, la description déjà sommaire vire carrément à l’euphémisme. Le dimanche 2 décembre, France 2 consacrait un reportage sur la “soirée de violences” de la veille. On y voit des manifestants réfugiés dans un fast-food se faire systématiquement frapper, notamment à terre, par les CRS, et également lorsqu’ils tentent de sortir du restaurant. Commentaire off : les manifestants sont "maîtrisés, évacués manu militari" - l’euphémisme est de taille, au vu des images (que l’on vous décrivait ici).

Les JT ont également bien du mal à identifier clairement les responsables de ces blessures. Le 5 janvier, TF1 montre des images de manifestants à terre, l’air salement amochés. Commentaire de la voix-off : “Les affrontements ont fait plusieurs blessés.” Est-ce la police qui est à l’origine de ces blessures ? TF1 a la pudeur de ne pas le dire…

"pas de blessés graves" 

Le 12 janvier, la même chaîne cite un cas de blessures par flashball. “Un manifestant blessé par un tir de balle de défense doit être évacué” à Paris, mentionne la voix off. Encore une fois, le terme “police” est absent de la phrase. Sur France 2, on n’est pas beaucoup plus précis. Le 8 décembre, on apprend au détour d’un sujet de France 2 qu’un “manifestant a été grièvement blessé à la main”. Par qui, par quoi ? On ne le saura pas. Le 8 décembre, un manifestant à Bordeaux a eu la main arrachée en voulant ramasser une grenade explosive : impossible de savoir s’il s’agit de la même personne, France 2 restant très vague.

Pourtant, TF1 n’a pas peur de parler des violences policières, mais d'une façon qui lui est propre. Le 10 janvier, le présentateur Gilles Bouleau a convoqué en plateau son spécialiste justice, Georges Brenier, pour parler IGPN, qui “identifie et éventuellement poursuit des policiers soupçonnés d’avoir abusé de la force”, explique Bouleau. “Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, explique Brenier, 64 enquêtes judiciaires ont été ouvertes” concernant des violences policières. “64 c’est peu et c’est beaucoup, analyse le spécialiste police. Parce que vu la violence inouïe des casseurs, eh bien il n’y a pas eu, à première vue en tout cas, de bavure, pas de morts, pas de blessés graves, et de l’avis de tous les experts, c’est la preuve de beaucoup de sang-froid et de maîtrise.” Le journaliste spécialiste du maintien de l’ordre David Dufresne a pourtant décompté sur Twitter 290 cas de violences policières, dont certaines ont causé d’irréversibles blessures. Mais Brenier n’a pas fini sa démonstration. 64 enquêtes ouvertes, c’est peu, donc, mais “c’est évidemment beaucoup, ça montre en fait surtout que le système fonctionne bien. Dès qu’une victime porte plainte, dès qu’un témoin fait un signalement sur internet, l’IGPN lance une enquête.” Et TF1 fait un reportage? Non.  


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