Taxe carbone : les exemptions des gros pollueurs étaient restées invisibles
Même les députés PS ne les avaient pas repérées ! Coup de théâtre le 29 décembre : le Conseil
constitutionnel a censuré la taxe carbone, votée
dans la loi de finances 2010 et censée entrer en application le 1er
janvier. Un coup dur pour le gouvernement, qui ne l'a sans doute pas vu venir. Pas
plus que les journalistes. Il faut dire que "les sages de la rue
Montpensier" ont justifié leur décision en soulignant qu'une grande partie
des entreprises auraient été exemptées de la taxe... ce dont on ne trouvait nul
trace dans les médias avant l'annonce d'hier.
Le Conseil l'a écrit en toutes lettres dans sa
décision publiée le 29 décembre (points 78 à 83): la taxe carbone
constituait à ses yeux une " rupture caractérisée de l'égalité devant les
charges publiques". Pourquoi ? Parce que n'auraient pas été prises en
compte "les émissions des centrales
thermiques produisant de l'électricité, les émissions des mille dix-huit sites
industriels les plus polluants, tels que les raffineries, cimenteries, cokeries
et verreries, les émissions des secteurs de l'industrie chimique utilisant de
manière intensive de l'énergie, les émissions des produits destinés à un double
usage, les émissions des produits énergétiques utilisés en autoconsommation
d'électricité, les émissions du transport aérien et celles du transport public
routier de voyageurs"... En clair, "93
% des émissions de dioxyde de carbone d'origine industrielle, hors
carburant", auraient été "totalement
exonérées".
Les ménages auraient donc dû supporter la majeure partie de
l'alourdissement fiscal, les entreprises s'en tirant à bon compte. Depuis que
le Conseil constitutionnel a pointé la faille du texte, politiques et
journalistes discourent et débattent sur ce thème. Pour les seconds au moins,
peut-être est-ce une tentative de rattrapage. Pendant les mois de débats
précédant l'inscription de la taxe carbone dans la loi, on a en effet très peu
entendu ou lu ces arguments. Pour tout vous avouer, l'équipe d'@si les a
découverts en lisant les conclusions du Conseil...
|
A sa décharge, les JT n'en ont pipé mot. Ni lorsque Michel
Rocard a présenté les conclusions de la commission qu'il conduisait sur le
thème, fin juillet, ni lorsque Nicolas Sarkozy a tranché pour un coût de
"17 euros la tonne de CO2", le 10 septembre. Il est vrai que, durant cet instant décisif pour le texte,
mais aussi durant les mois qui l'ont précédé, les débats étaient (légitimement)
focalisés sur le coût de la taxe pour les particuliers, ruraux ou citadins. ... qui n'a mentionné les entreprises que pour expliquer qu'elles n'auront "aucune compensation" (et pour cause !) |
Les choses ne se sont pas améliorées lorsque la taxe est
entrée dans le processus législatif. A notre connaissance, pas de mentions précises
dans les JT des exonérations prévues lorsque le texte a été adopté par les députés le 23
octobre. Pas plus lorsqu'il a été validé
par les sénateurs, le 8 décembre.
Mais le problème concerne aussi bien la télévision que la presse
écrite... Nous avons été bien en peine de trouver un article issu des quotidiens papier dits
"de qualité" détaillant les exemptions auxquelles auraient eu droit
les entreprises.
Les députés eux-mêmes...
A force de recherche, on trouve péniblement une poignée
d'articles mentionnant de façon lapidaire l'exemption dont bénéficient une
partie des industries les plus polluantes. Dans le Monde daté du 11
septembre, on lit que la taxe "s'appliquera
à tous les consommateurs d'énergies fossiles, ménages comme entreprises, à
l'exception notable de celles soumises au système européen d'échanges de quotas
de CO2 dont notamment l'électricité". Le même jour, un
article du JDD.fr détaille un peu : "Les
grandes entreprises de l'industrie (chimie, sidérurgie, cimenteries, mais aussi
les services collectifs) sont écartées du dispositif car soumises au système
des quotas" d'émission de CO2.
De quoi s'agit-il exactement ? Comme l'explique cet article
du site encyclo-ecolo.com, l'Union européenne a mis en place le 1er janvier
2005 un système d'échanges de quotas d'émission de CO2 entre les entreprises : l'Emission Trading Scheme (ETS). Il "prévoit que les États allouent aux
entreprises de six secteurs industriels très émetteurs en gaz à effet de serre
(production d'énergie, ciment, verre, métaux ferreux, industries minérales,
pâtes à papier), des quotas d'émissions. Un plafond d'émission est en effet
fixé pour chaque entreprise dans un plan national d'allocation fixé par les
Etats membres et approuvé la
Commission européenne". L'idée est d'obliger les
entreprises à diminuer leurs émissions de gaz, en réduisant petit à petit les
quotas. Celles qui ne les consomment pas tous peuvent vendre du "droit à
polluer" à des entreprises ayant dépassé leurs quotas.
C'est pour que ces entreprises ne soient pas soumises à une double contrainte
que la taxe carbone n'aurait pas dû les concerner. Mais le Conseil
constitutionnel a rejeté cet argument, en relevant que "ces quotas sont actuellement attribués à titre gratuit et que le
régime des quotas payants n'entrera en vigueur qu'en 2013 et ce,
progressivement jusqu'en 2027".
Faute d'information précise sur le sujet, ces subtilités
auront paru totalement étrangères à l'immense majorité des Français. Pas plus
informés d'ailleurs sur l'exemption accordée au transport routier et aérien, qu'évoque la décision
du Conseil Constitutionnel. Et quand ont parle de la majorité des Français, on
parle aussi... des députés.
On notera en effet avec intérêt que lorsque les
députés socialistes ont saisi le Conseil sur le projet de loi de finances 2010,
le 22 décembre, ils n'avaient pas pensé à utiliser les arguments avancés par
les Sages. Comme le montre le document qu'ils ont adressé au Conseil, dont le PDF accessible à partir de ce
lien, les socialistes jugeaient bien que la taxe constituait "une rupture caractérisée du principe
d'égalité des citoyens devant les charges publiques". Mais pas du tout
parce que les entreprises en étaient largement exemptées. Leur argumentaire reposait
uniquement sur le fait qu'il était prévu que la compensation financière prévue soit
reversée à chaque foyer fiscal de façon forfaitaire, "sans considération de la capacité contributrice ni de la consommation
d'énergie en fonction du revenu des ménages".
le 30/12/2009
le 30/12/2009
le 04/09/2009

