L'hommage unanime à Lévi-Strauss évacue ses critiques contre l'islam
Des citations dérangeantes de Tristes Tropiques n'apparaissent guère dans les nécros. Comment les interpréter aujourd'hui ?Claude Lévi-Strauss est mort à l'âge de 100 ans. Avec le décès de l'ethnologue connu dans le monde entier, disparaît une figure historique et incontournable du paysage culturel français. C'est ce que souligne la majeure partie des hommages qui fleurissent depuis deux jours, dans les sphères politique et médiatique. Quitte à gommer les angles les plus vifs, et dérangeants de sa pensée, comme sa profonde méfiance envers l'islam.
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"Un humaniste infatigable." "Un très grand savant, toujours ouvert au monde, qui a créé l'anthropologie moderne et a porté au plus haut la réputation des sciences humaines et sociales françaises." C'est en ces termes élogieux que Nicolas Sarkozy a rendu hommage à Claude Lévi-Strauss, décédé ce week-end. L'affaire est entendue, et le constat est bien sûr partagé dans la classe politique : le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand juge qu'il "avait su fonder un humanisme pour chacun", et la première secrétaire du PS Martine Aubry a salué "un homme engagé, qui n'a cessé d'œuvrer en faveur du dialogue entre les peuples". Une célébration que l'on retrouve dans les médias, par exemple dans l'édito du Monde publié le 4 novembre, qui salue une œuvre offrant "un antidote au racisme et aux préjugés" et un savant qui "aura tenu cet équilibre aussi précieux que précaire, qui voit le propre de l'homme dans ce qu'il a de commun avec tous les hommes pour vivre ensemble". Dans cet élan consensuel, ils sont très peu nombreux à émettre des réserves. Philippe Cohen, rédacteur en chef du site Marianne2, est l'un d'eux. Et il tape fort : |
"Depuis la mort de Claude Lévi-Strauss, l'humeur médiatique dégouline
d'un miel écœurant. Ah, que le grand homme était grand (exact), ah, comme il a
jeté les bases scientifiques de la fraternité et de l'antiracisme, ah comme il
a inventé le développement durable bien à l'avance et avant tous!" Le
journaliste conspue "les commentateurs bien-pensants" qui "tentent
de réchauffer un Lévi-Strauss qui n'a que peu de rapport avec le théoricien
humaniste qui habite leur imaginaire".
Pour étayer son jugement, Cohen signale que quelques jours
avant sa mort, un blogeur
dénommé Hank avait exhumé, à l'occasion du débat sur l'identité nationale, une citation tirée de Tristes Tropiques,
l'ouvrage, paru en 1955, le plus connu de Lévi-Strauss. Des mots
très sévères envers l'islam. Comme l'explique Cohen, ce passage dénonce le dogmatisme
de la religion musulmane, que l'auteur disait retrouver dans la pensée
française en vogue à l'époque, "l'utopisme socialiste". Les
mots, durs, ne collent pas vraiment avec l'image de l'apôtre de l'anti-racisme
qui est dressée habituellement : "ll m'a fallu rencontrer l'Islam pour
mesurer le péril qui menace aujourd'hui la pensée française. Je pardonne mal au
premier de me présenter notre image, de m'obliger à constater combien la France
est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous,
j'observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette
conviction obstinée qu'il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour
en être débarrassé aussitôt."
Mais ce paragraphe n'est pas isolé dans Tristes
tropiques. Un blogueur marocain, Ibn Kafka, donne lecture de
larges extraits sur ce thème. En voici quelques-uns : "C'était
surtout l'Islam dont la présence me
tourmentait (...). Déjà l'Islam me déconcertait par une
attitude envers l'histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en
elle-même: le souci de fonder une tradition s'accompagnait d'un appétit destructeur de
toutes les traditions antérieures. (...)
N'est-ce
pas l'image de la civilisation musulmane qui associe les raffinements les plus
rares -palais de pierres précieuses, fontaines d'eau de rose, mets
recouverts de feuilles d'or, tabac à fumer mêlé de perles pilées- servant
de couverture à la rusticité des
moeurs et à la bigoterie qui imprègne la pensée morale et
religieuse? (...) Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour
développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la
suite en leur proposant des solutions
d'une très grande (mais trop grande) simplicité."
Monothéismes dangereux
Hommage unanime (et mérité) oblige, ces extraits étonnants
lorsqu'on les lit aujourd'hui ont été peu abordés dans la presse. Dans son très
long portrait (disponible
ici en version écourtée), par ailleurs captivant, et dans lequel les non-initiés auront par exemple découvert l'aversion du Maître à l'égard de Mai 68, Libération ne les mentionne pas. Mais ils ne sont pas inconnus. La
nécrologie du Monde les mentionne brièvement. A
propos de Tristes tropiques, Roger-Pol Droit écrit : "On
y découvre un voyageur déjà préoccupé des désastres de la planète, tourmenté
par la destruction de la diversité humaine, soucieux d'écologie bien avant que
l'époque ne se saisisse du terme. On discerne également son penchant pour le
bouddhisme et sa réticence envers l'islam. Cette dernière est si forte que
certaines pages de Tristes Tropiques,
peu remarquées à l'époque, vaudraient sûrement à leur auteur de virulentes
protestations si elles paraissaient aujourd'hui."
C'est d'ailleurs exactement ce que pensait Lévi-Strauss lui-même en 2002. Recevant Didier Eribon du Nouvel Observateur,
il
expliquait : "J'ai dit dans "Tristes
Tropiques" ce que je pensais de l'islam. Bien que dans une langue plus
châtiée, ce n'était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd'hui
un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un
demi-siècle; ça ne serait venu à l'esprit de personne. On a le droit de
critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu'on pense." Et ce
défenseur "de la laïcité pure et dure" de balancer : "Nous
sommes contaminés par l'intolérance islamique."
Pourtant, ces phrases ne sont pas non plus reprises aujourd'hui par le Nouvel
Observateur, qui publie sur son site plusieurs articles sur le disparu. Tout
juste l'hebdo évoque-t-il "les phrases féroces de «Tristes Tropiques» sur l'Islam"...
qu'il ne reprend pas dans la
collection de citations qu'il a rassemblée. Mais gardons-nous de faire de Lévi-Strauss, par anachronisme, un "islamophobe", comme on dirait aujourd'hui. L'ethnologue semble plutôt réticent à l'égard de... toutes les religions monothéistes, comme l'indique une autre de ses citations : "Non vraiment
la religion ne m'intéresse pas. Et si je devais avoir des préoccupations de ce
côté-là, mes sympathies iraient plutôt vers certaines religions
extrême-orientales."
En effet, si l'ethnologue critiquait l'islam, il n'était
tendre avec aucune religion monothéiste. C'est ce qu'explique Sébastien Lapaque, écrivain
et critique littéraire au Figaro, qui a signé sa nécrologie dans le
quotidien, après l'avoir rencontré à plusieurs reprises depuis 2005. "Il
se méfiait de toutes les religions monothéistes, qu'il n'aimait pas parce qu'il
jugeait leur volonté universaliste (de toucher tous les hommes, ndlr) extrêmement dangereuse", explique Lapaque à @si. En d'autres termes,
il jugeait qu'imposer une culture à un peuple pouvait conduire à sa destruction.
"Il avait des mots durs contre le christianisme, et s'est toujours
refusé de parler avec moi de ses racines juives, alors qu'il avait vécu pendant
la Première Guerre mondiale chez son grand-père, rabbin de Versailles",
détaille l'écrivain.
"Islamisation de la France"
En ne s'arrêtant pas plus longuement pour expliquer et contextualiser ces phrases
dérangeantes, les médias laissent la place libre à des sites internet qui ne
font pas dans la dentelle, et ne s'embarrassent d'aucune nuance pour relayer
les mots du grand écrivain.
Par exemple, bivouac-id.com les utilise pour
juger que "la critique de l'islam, loin d'être une forme de
racisme, est au contraire un signe de clairvoyance intellectuelle : tous les grands intellectuels qui se sont penchés
sur les sociétés islamiques ont émis des réserves, voire des critiques acerbes". Le site Guysen.com, très largement
spécialisé sur le conflit israélo-palestinien, reprend, lui, ces citations pour les assortir de ses propres commentaires sur la destruction des
bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en Afghanistan, ou le "grand
péril" que constituerait "l'islamisation de la France". Manifestement, le débat ne fait que commencer.
le 06/11/2009
le 05/11/2009
le 05/11/2009

