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Lévi-Strauss et son mythe
L'observateur des rites, des mythes, et des moeurs, mort à l'âge de cent ans, a-t-il donné lui-même naissance à un mythe ?
Publié le 06/11/2009  Alimenté le 06/11/2009
enquête le 05/11/2009 par Dan Israel

L'hommage unanime à Lévi-Strauss évacue ses critiques contre l'islam

Des citations dérangeantes de Tristes Tropiques n'apparaissent guère dans les nécros. Comment les interpréter aujourd'hui ?

Claude Lévi-Strauss est mort à l'âge de 100 ans. Avec le décès de l'ethnologue connu dans le monde entier, disparaît une figure historique et incontournable du paysage culturel français. C'est ce que souligne la majeure partie des hommages qui fleurissent depuis deux jours, dans les sphères politique et médiatique. Quitte à gommer les angles les plus vifs, et dérangeants de sa pensée, comme sa profonde méfiance envers l'islam.

Mort de Claude Lévi-Strauss-Libé-04/11/09

"Un humaniste infatigable." "Un très grand savant, toujours ouvert au monde, qui a créé l'anthropologie moderne et a porté au plus haut la réputation des sciences humaines et sociales françaises." C'est en ces termes élogieux que Nicolas Sarkozy a rendu hommage à Claude Lévi-Strauss, décédé ce week-end. L'affaire est entendue, et le constat est bien sûr partagé dans la classe politique : le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand juge qu'il "avait su fonder un humanisme pour chacun", et la première secrétaire du PS Martine Aubry a salué "un homme engagé, qui n'a cessé d'œuvrer en faveur du dialogue entre les peuples".

Une célébration que l'on retrouve dans les médias, par exemple dans l'édito du Monde publié le 4 novembre, qui salue une œuvre offrant "un antidote au racisme et aux préjugés" et un savant qui "aura tenu cet équilibre aussi précieux que précaire, qui voit le propre de l'homme dans ce qu'il a de commun avec tous les hommes pour vivre ensemble".

Dans cet élan consensuel, ils sont très peu nombreux à émettre des réserves. Philippe Cohen, rédacteur en chef du site Marianne2, est l'un d'eux. Et il tape fort :

"Depuis la mort de Claude Lévi-Strauss, l'humeur médiatique dégouline d'un miel écœurant. Ah, que le grand homme était grand (exact), ah, comme il a jeté les bases scientifiques de la fraternité et de l'antiracisme, ah comme il a inventé le développement durable bien à l'avance et avant tous!" Le journaliste conspue "les commentateurs bien-pensants" qui "tentent de réchauffer un Lévi-Strauss qui n'a que peu de rapport avec le théoricien humaniste qui habite leur imaginaire".

Pour étayer son jugement, Cohen signale que quelques jours avant sa mort, un blogeur dénommé Hank avait exhumé, à l'occasion du débat sur l'identité nationale, une citation tirée de Tristes Tropiques, l'ouvrage, paru en 1955, le plus connu de Lévi-Strauss. Des mots très sévères envers l'islam. Comme l'explique Cohen, ce passage dénonce le dogmatisme de la religion musulmane, que l'auteur disait retrouver dans la pensée française en vogue à l'époque, "l'utopisme socialiste". Les mots, durs, ne collent pas vraiment avec l'image de l'apôtre de l'anti-racisme qui est dressée habituellement : "ll m'a fallu rencontrer l'Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd'hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m'obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j'observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu'il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt."

Mais ce paragraphe n'est pas isolé dans Tristes tropiques. Un blogueur marocain, Ibn Kafka, donne lecture de larges extraits sur ce thème. En voici quelques-uns : "C'était surtout l'Islam dont la présence me tourmentait (...). Déjà l'Islam me déconcertait par une attitude envers l'histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en elle-même: le souci de fonder une tradition s'accompagnait d'un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures. (...)
N'est-ce pas l'image de la civilisation musulmane qui associe les raffinements les plus rares -palais de pierres précieuses, fontaines d'eau de rose, mets recouverts de feuilles d'or, tabac à fumer mêlé de perles pilées- servant de couverture à la rusticité des moeurs et à la bigoterie qui imprègne la pensée morale et religieuse? (...) Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité."


Monothéismes dangereux

Hommage unanime (et mérité) oblige, ces extraits étonnants lorsqu'on les lit aujourd'hui ont été peu abordés dans la presse. Dans son très long portrait (disponible ici en version écourtée), par ailleurs captivant, et dans lequel les non-initiés auront par exemple découvert l'aversion du Maître à l'égard de Mai 68, Libération ne les mentionne pas. Mais ils ne sont pas inconnus. La nécrologie du Monde les mentionne brièvement. A propos de Tristes tropiques, Roger-Pol Droit écrit : "On y découvre un voyageur déjà préoccupé des désastres de la planète, tourmenté par la destruction de la diversité humaine, soucieux d'écologie bien avant que l'époque ne se saisisse du terme. On discerne également son penchant pour le bouddhisme et sa réticence envers l'islam. Cette dernière est si forte que certaines pages de Tristes Tropiques, peu remarquées à l'époque, vaudraient sûrement à leur auteur de virulentes protestations si elles paraissaient aujourd'hui."

C'est d'ailleurs exactement ce que pensait Lévi-Strauss lui-même en 2002. Recevant Didier Eribon du Nouvel Observateur, il expliquait : "J'ai dit dans "Tristes Tropiques" ce que je pensais de l'islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n'était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd'hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l'esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu'on pense." Et ce défenseur "de la laïcité pure et dure" de balancer : "Nous sommes contaminés par l'intolérance islamique."

Pourtant, ces phrases ne sont pas non plus reprises aujourd'hui par le Nouvel Observateur, qui publie sur son site plusieurs articles sur le disparu. Tout juste l'hebdo évoque-t-il "les phrases féroces de «Tristes Tropiques» sur l'Islam"... qu'il ne reprend pas dans la collection de citations qu'il a rassemblée. Mais gardons-nous de faire de Lévi-Strauss, par anachronisme, un "islamophobe", comme on dirait aujourd'hui. L'ethnologue semble plutôt réticent à l'égard de... toutes les religions monothéistes, comme l'indique une autre de ses citations : "Non vraiment la religion ne m'intéresse pas. Et si je devais avoir des préoccupations de ce côté-là, mes sympathies iraient plutôt vers certaines religions extrême-orientales."

En effet, si l'ethnologue critiquait l'islam, il n'était tendre avec aucune religion monothéiste. C'est ce qu'explique Sébastien Lapaque, écrivain et critique littéraire au Figaro, qui a signé sa nécrologie dans le quotidien, après l'avoir rencontré à plusieurs reprises depuis 2005. "Il se méfiait de toutes les religions monothéistes, qu'il n'aimait pas parce qu'il jugeait leur volonté universaliste (de toucher tous les hommes, ndlr) extrêmement dangereuse", explique Lapaque à @si. En d'autres termes, il jugeait qu'imposer une culture à un peuple pouvait conduire à sa destruction. "Il avait des mots durs contre le christianisme, et s'est toujours refusé de parler avec moi de ses racines juives, alors qu'il avait vécu pendant la Première Guerre mondiale chez son grand-père, rabbin de Versailles", détaille l'écrivain.


"Islamisation de la France"

En ne s'arrêtant pas plus longuement pour expliquer et contextualiser ces phrases dérangeantes, les médias laissent la place libre à des sites internet qui ne font pas dans la dentelle, et ne s'embarrassent d'aucune nuance pour relayer les mots du grand écrivain.

Par exemple, bivouac-id.com les utilise pour juger que "la critique de l'islam, loin d'être une forme de racisme, est au contraire un signe de clairvoyance intellectuelle : tous les grands intellectuels qui se sont penchés sur les sociétés islamiques ont émis des réserves, voire des critiques acerbes". Le site Guysen.com, très largement spécialisé sur le conflit israélo-palestinien, reprend, lui, ces citations pour les assortir de ses propres commentaires sur la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en Afghanistan, ou le "grand péril" que constituerait "l'islamisation de la France". Manifestement, le débat ne fait que commencer.

Mots-clés : Cohen, culture, islam, islamisme, Levi-Strauss, religion



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Commentaires
"En 68, Lévi-Strauss n'était pas sur les barricades. Et alors ?"
Quelle thèse bizarre sur laquelle s'accorde tout le monde en plateau ! Il y a une excellente monographie de Levi Strauss...
Par Tom-
le 06/11/2009
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