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Murdoch, visionnaire ou largué ?
En annonçant, au cours de l'été 2009, que tous ses sites de presse allaient basculer vers le mode payant, le magnat australien fait-il preuve d'esprit visionnaire, ou bien est-il totalement largué ?
Publié le 07/10/2009  Alimenté le 20/01/2010
observatoire le 10/08/2009 par Sophie Gindensperger

Murdoch va-t-il sonner la fin de l'information gratuite sur Internet ?

Tous ses journaux en ligne bientôt payants

 

La presse sur internet va-t-elle devenir payante ? Depuis quelques mois, la tendance à la gratuité connaît un frein. Les sites web commencent à envisager de faire payer leur contenu, au moins en partie. La semaine dernière, c'est Rupert Murdoch, le patron de presse australien, qui a annoncé le passage des sites de son groupe au payant l'été prochain. Il possède notamment trois quotidiens en Grande-Bretagne. Une décision qui soulève des questions quant à l'avenir de la presse en ligne.

C'est un tremblement de terre dans la presse en ligne. Le magnat des médias Rupert Murdoch, qui possède Newscorp, l'un des plus grands groupes médias au monde, a annoncé que ses sites d'information allaient devenir payants. Cela concerne, en Grande-Bretagne, le Times, le Sun, et News of the World. Ces journaux ont souffert d'une baisse de 14% de leurs revenus publicitaires l'an dernier.

Time-Rupert-Murdoch

 

L'idée était dans l'air depuis quelques mois déjà, mais a été précipitée par l'annonce des mauvais résultats du groupe : celui-ci a perdu 3,4 milliards de dollars sur le dernier exercice comptable. Pour Murdoch, c'est clair : l'ère de la gratuité est terminée. "Le journalisme de qualité se paie. La révolution numérique permet de nombreux nouveaux mode de distribution peu onéreux, mais cela n'a pas rendu le contenu gratuit. Nous projetons de rendre tous nos sites payants", a-t-il déclaré. Ils rejoindront ainsi le modèle du Wall Street Journal, seul journal du groupe actuellement payant. Un modèle qui fonctionne, mais sur le segment particulier de la presse économique.

"Je crois que si nous réussissons, les autres nous suivront", assure Murdoch. Mais comment éviter qu'en devenant payant, le lectorat de ces sites ne se reporte sur les autres sites ? "En rendant notre contenu meilleur et différent des autres", a-t-il affirmé. Un modèle auquel il croit même pour l'information trash et people. "Quand on a un scoop sur une célébrité, le nombre de visites que nous faisons aujourd'hui est astronomique." Il a aussi donné en exemple les récentes révélations du Daily Telegraph sur les notes de frais des députés britanniques, qui ont entraîné une vraie tempête dans la classe politique britannique. "Je suis sûr que les gens seraient ravis de payer pour ça", a-t-il déclaré. Problème, en Grande-Bretagne, même si les autres sites suivent, celui de la BBC, qui fournit énormément d'articles de qualité, continuera d'être gratuit. Par ailleurs, les contenus payants risqueront d'être copiés, et les sites devront faire la police pour faire respecter le copyright.

Reste à savoir si ça va marcher. Il pourrait être le sauveur de la presse, lance James Robinson, chroniqueur au Guardian , qui se fie au parcours du magnat des médias. Mais la décision de Murdoch a aussi fait vivement réagir Jeff Jarvis, professeur de journalisme à la City university de New York, et prophète du "journalisme de liens".

 

"Si vous faites payer pour votre contenu — donc si vous êtes le Financial Times ou le Wall Street Journal, les seuls qui le font avec succès — et que vos lecteurs peuvent gagner de l'argent grâce à votre contenu, et faire une note de frais à leur employeur, alors je n'y vois pas d'inconvénient. Mais pour la plupart des médias, faire porter les espoirs de la survie de l'information en la faisant payer n'est pas seulement futile mais suicidaire. Faire payer pour le contenu amène des coûts de marketing et de relation-client. En ligne, cela réduit l'audience et la publicité qu'elle justifie. Mettre du contenu derrière un mur la coupe des recherches et des liens. Les éditeurs qui se dupent eux-mêmes en pensant que faire payer les sauvera ne font qu'empêcher l'innovation et l'expérimentation que sont, en ligne, les seuls chemins vers le succès."

Les lecteurs du Guardian, interrogés dans un sondage, donnent raison à Jarvis contre Murdoch à 90% picto





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Ily a deux ans, le graal de la gratuité

Pourtant il y a deux ans, la gratuité était en vogue et l'idée majoritairement répandue était que l'internaute n'était pas prêt à payer pour de l'information en ligne. Le 17 septembre 2007, le New York Times passait tout son contenu en gratuit. La directrice du site, Vivian Shiller, déclarait alors que dans le domaine de l'information en ligne, le "modèle" des sites Internet tirant leurs ressources de la publicité est devenu "beaucoup plus attractif que celui basé sur les abonnements". Le Monde citait aussi Rosental Alvès, professeur de communication à l'Université du Texas d'Austin et spécialiste de l'Internet, qui déclarait que "les généralistes doivent miser sur le volume, donc la gratuité, afin de générer des recettes publicitaires. C'est l'unique modèle qui permet de rester un big player. Seules les lettres confidentielles au contenu spécifique et pointu peuvent encore se vendre sur le Net." Il avait été suivi de près par le Financial Times, qui avait adopté un système mixte, laissant l'internaute accéder à 30 articles par mois avant de devoir payer.

Ironie du sort, la décision du New York Times aurait alors été précipitée par l'annonce par Murdoch de passer le Wall Street Journal (qu'il venait alors de racheter) en gratuit... Celui-ci n'avait finalement laissé qu'une partie réduite de son contenu en libre-accès, et est aujourd'hui érigé en modèle de réussite... payante.

Car depuis quelques mois déjà, le vent tourne. Frédéric Filloux, consultant pour le groupe norvégien Schibsted (qui possède 20 minutes), publiait en mars dernier une chronique sur slate.fr titrée "Presse en ligne, vers le retour du payant". Le modèle basé sur la gratuité et donc la publicité, "un secteur ultra-sensible à la conjoncture" avec "de sombres perspectives", n'a "pas rapporté les résultats escomptés". La presse en ligne ne récupère pas toute la publicité perdue par le papier. Une des raisons est la difficulté de mesure de l'audimat, facilitée à la télévision par le système médiamétrie, sur lequel tous les acteurs du secteur se basent, et par la diffusion des journaux papier calculée par l'OJD. En ligne, les chiffres varient selon les outils.

Aujourd'hui, le site du New York Times se prépare donc lui aussi à passer à un modèle payant. Le groupe devrait perdre 85 millions de dollars cette année et affiche un endettement de 1,1milliard. ll a interrogé ses lecteurs pour savoir s'ils seraient susceptibles de payer entre 30 et 60 dollars l'année pour accéder au site. Le prix mensuel de 5 dollars par mois a été évoqué, selon le Financial Times (journal qui, lui aussi, songe aujourd'hui à repasser au tout payant).

Dans une interview au Figaro, Scott Heekin-Canedy, PDG du New York Times, a expliqué que le site, avec 17 millions de visiteurs uniques par mois, était "en bonne santé financière". "La question est : comment générer des revenus supplémentaires sans entamer nos recettes publicitaires, dépendantes du trafic du site". Selon lui, il y a deux modèles possibles : un modèle graduel, où l'on tombe progressivement dans le payant après avoir écoulé un crédit de consultations gratuites, et le modèle de "club" offrant des services ou des contenus exclusifs. Les deux peuvent être mixés.

En France, Le Figaro et L'express préparent une formule payante

Une autre piste, aussi suggérée par Frédéric Filloux : l'émergence des livres électroniques. Selon lui, "dans une ou deux "générations-produits", le prix des livres électroniques se rapprochera du coût de recrutement d'un abonné à un quotidien ou un hebdomadaire, et il deviendra rentable pour les éditeurs de les donner en échange d'un engagement sur deux ans par exemple (pour ceux qui doutent de ce modèle, il suffit de regarder l'évolution du prix des téléphones portables aujourd'hui largement subventionnés par les opérateurs ; on peut parier que les éditeurs qui survivront au massacre actuel opteront pour ce type de modèle)." Justement, le New York Times a recruté 25 000 abonnés via le Kindle, livre numérique d'Amazon, rappelle Le Figaro. Ils reçoivent chaque jour le New York Times pour 13,99 dollars par mois, contre 11,70 dollars par semaine pour le papier.

Autre nécessité, selon Charlie Brooker, chroniqueur au Guardian. "Que quelqu'un réussisse à parfaire un système universel de micro-paiement une fois pour toutes. Un moyen simple , comme "glisser une pièce dans la tasse" est nécessaire. Tout le monde le sait, personne n'a réussi à le faire. Bien sûr, il y a des systèmes comme Paypal (familier aux utilisateurs d'E-Bay), mais ils sont minutieux et ennuyeux. Ce dont nous avons besoin, c'est un système universel et pratique. Mais surtout, ça devrait être "fun". Fun ? En s'appuyant sur l'exemple de l'iPhone et de ses multiples apllications inutiles (mais indispensables, comme par exemple celle qui permet d'imiter le bruit des sabres laser dans Star Wars), il estime que plus le système de paiement ressemblera à un jeu vidéo, plus il aura de chances de fonctionner.

En France, lefigaro.fr prépare lui aussi une formule payante. "Cela prendra la forme d’une zone premium. Nous réfléchissons encore à la formule qui sera présentée, soit un abonnement soit une consultation des articles à la carte", a expliqué Luc de Barochez, le directeur de la rédaction du site, à 20minutes.fr. "Nous constatons que la publicité ne suffit pas pour faire bien vivre un site. Le site ne perd pas d’argent mais les recettes publicitaires ne permettent pas d’assurer son développement." Ce serait aussi le cas de L'express.fr. Lemonde.fr fonctionne déjà avec un abonnement Premium, Lesechos.fr et latribune.fr gardent une grande partie de leur contenu en payant. Chez les pure players, Mediapart.fr vit des abonnements, Slate uniquement de la publicité. Rue89 propose aux lecteurs de les soutenir en achetant des "briques" de leur mur ou une "plaque" de riverain. Bakchich a rendu payant l'accès à ses "confidentiels".

Autre proposition, celle du directeur de Libération Laurent Joffrin. Il avait proposé début juin avait dans Challenges un système de "licence globale" pour la presse. "Demander aux fournisseurs d’accès (Free, Orange…) d’ajouter aux factures de leurs abonnés au Web une somme forfaitaire de quelques euros : le coût de l’information gratuite". La proposition a eu peu de retentissement.

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Mots-clés : gratuité, Murdoch, presse, web



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