L'Elysée payait les sondages OpinionWay / Figaro / LCI
Un rapport de la Cour des comptes pointe les anomalies du budget de la présidenceOpinionWay avait une bonne raison d'aimer Sarkozy : l'Elysée finançait en partie certains sondages, publiés dans Le Figaro. C'est une des principales révélations du premier rapport de la Cour des comptes consacré au budget de l'Elysée.
"Des progrès significatifs", mais "le chemin à parcourir est encore important." En rendant public ce jeudi 16 juillet, ce rapport historique, le président de la Cour des comptes, Philippe Séguin, a salué la volonté de transparence de l'Elysée. Mais il a aussi pointé les nombreuses anomalies relevées par ces services, dont de curieuses commandes, notamment à OpinionWay, pour des sondages... par ailleurs parus dans Le Figaro.
| En mai 2008, Nicolas Sarkozy avait
demandé que la Cour des comptes contrôle son train de vie tous les ans.
C'est chose faite. Lors d'une conférence de presse, Philippe Séguin a commenté
la lettre qu'il a adressée à Nicolas Sarkozy (disponible ici en
PDF, via LeFigaro.fr)
pour synthétiser les remarques de l'institution. Ce rapport salue d'une part les progrès dans la volonté de transparence et un budget largement "conforme aux prévisions". Mais il signale aussi des pratiques curieuses ou carrément opaques. Ainsi, si Nicolas Sarkozy utilise des avions de ligne classiques pour ses déplacements personnels, un avion officiel est tout de même obligé de le suivre "pour pouvoir le transporter à tout moment en cas de crise". |
![]() |
Le rapport signale aussi 14 123 euros de dépenses privées prélevés sur le budget public, et remboursés précipitamment par le Président avant la publication du rapport, ou 17 545 euros de dépenses "destinées aux appartements privés" et "consistant en de nombreux petits achats effectués dans un supermarché proche de l'Elysée plusieurs fois par semaine".
La Cour s'interroge également sur des logements de fonction des collaborateurs de l'Elysée, "fortement sous-évalués" par rapport à la valeur locative du marché ou sur le coût de trois résidences inutilisées mais entretenues pour 1,76 million d'euros par an.
OpinionWay, sondeur LCI/Le Figaro/Elysée !
Dans le domaine de la communication et des médias, une des dix-neuf pages du rapport est employée à décortiquer le bien étrange fonctionnement des sondages à l'Elysée. On y apprend que l'Elysée a signé le 1er juin 2007 une "convention" avec un cabinet chargé de réaliser des études d'opinion, "pour un coût avoisinant 1,5 million d'euros". Les conditions sont... intéressantes : pas d'appel d'offre, ce qui est illégal pour un marché public de cette dimension, et seulement une page de contrat pour lier les deux parties. La Cour souligne le caractère "exorbitant" de cette convention, puisqu'elle prévoit que le cabinet décide seul des études à commander, à l'institut de son choix et quand il le souhaite, sans demander l'avis de l'Elysée ! En 2008, "près de 130" études auraient ainsi été commandées.
A la demande de la Cour des comptes, le contrat a été modifié
en mars 2009. Mais rien que pour l'an dernier, l'institution comptabilise
plusieurs dizaines de cas de sondages commandés et payés par l'Elysée, alors
qu'ils ont été également publiés dans la presse. On peut donc s'interroger :
pourquoi l'Elysée participe-t-il au financement d'études qui ne lui apprendront rien
de plus que ce que disent les journaux ?
Bien que la plupart des sondeurs travaillent de façon
"confidentielle" pour la présidence, un seul est cité par la Cour, sans
doute en raison de l'importance de ses relations avec l'Elysée : Opinion Way. Le cabinet anonyme
a facturé en un an 392 228 euros à la présidence pour participer au
"politoscope" bimensuel du sondeur. Or, cette enquête est régulièrement publiée
par LCI et Le Figaro et il s'avère que "la comparaison des
résultats publiés dans la presse et de ceux remis à la Présidence" ne
fait "pas apparaître de différence"... Au moins quinze autres sondages parus dans la presse, réalisés par des instituts non précisés, ont également été facturés (en partie ?) à l'équipe présidentielle.
La Cour des comptes s'interroge sur le bien-fondé de la dépense pour
l'Elysée. On peut aussi (surtout ?) changer de focale, et questionner le rôle
et la place d'Opinion Way, qui clame haut et fort ne pas être marqué à droite (son
président Hugues Cazenave, est d'ailleurs venu sur notre plateau en
juin pour s'en défendre), mais qui disposait d'une confortable ressource venue de
l'Elysée, pour un service qui semble bien maigre en réalité. Depuis, les choses ont changé :
selon l'Elysée, cité par le rapport, le sondeur livre depuis mars des études "exclusives
et confidentielles", différentes de celles publiées par le Figaro et
LCI. Ces deux médias représentent d'ailleurs une autre source d'étonnement : si
l'on comprend bien, ils ont régulièrement utilisé des sondages payés en partie
par l'Elysée, sans le mentionner...
Qui est l'intermédiaire secret ?
Parmi les médias rendant compte du rapport de la
Cour des comptes, tous n'ont pas trouvé utile de souligner cette question. Dans
un premier temps, LeFigaro.fr ne citait pas Opinion Way, avant de corriger le tir vers 17h30. L'AFP ou Liberation.fr,
eux, ne mentionnent pas la question des sondages, contrairement à Rue89 ou Reuters,
qui évoquent bien les rapports particuliers entre l'Elysée et Opinion Way.
Un point n'est pas éclairci par le rapport : quel cabinet
joue ainsi les intermédiaires entre l'équipe présidentielle et les sondeurs ? Il
n'est pas nommé, mais selon la Cour, il empoche 10 000 euros par mois au titre
de son conseil auprès de la Présidence. Selon nos informations, deux
entreprises semblent bien placées pour incarner ce fameux cabinet. Elles sont
toutes deux dirigées par des proches de Nicolas Sarkozy, versés dans la
pratique des sondages : GiacomettiPeron, montée par Pierre Giacometti fin 2007
lorsqu'il a quitté son poste de directeur général d'Ipsos, et Publi Fact,
détenue en majorité par Patrick Buisson, directeur général de la chaîne
Histoire (groupe TF1), et donc subordonné de Laurent Solly, ex-directeur
adjoint de campagne du candidat Sarkozy.
Giacometti ne se cache pas, par exemple ici
dans L'Express, de participer à l'élaboration de la stratégie de communication
du président. Quant à Buisson, Sarkozy a
déclaré publiquement que c'était à ce politologue, passé par la
droite extrême, qu'il devait d'avoir été élu. Difficile d'en savoir plus : interrogé
par @si, l'Elysée ne fait "aucun commentaire" sur ce dossier
et jeudi en début de soirée, MM. Cazenave, Giacometti et Buisson n'avaient pas
donné suite à nos demandes d'explications.
Mise à jour - 17 juillet : OpinionWay conteste l'analyse de la Cour dans un communiqué publié sur son site :
"OpinionWay réalise depuis le début de l'année 2007
une enquête hebdomadaire pour le compte de LCI et du Figaro. Cette prestation
régulière fait l'objet depuis cette date d'une facturation par OpinionWay à LCI
et au Figaro, et seulement à ces deux medias.
Par ailleurs, une autre prestation réalisée par
OpinionWay est citée dans les conclusions de la Cour des Comptes. Cette
prestation différente correspond à des questions confidentielles posées
régulièrement dans l'enquête omnibus (enquête unique rassemblant des questions
achetées par des clients différents, bénéficiant ainsi d'économies d'échelle)
d'OpinionWay. (...) Contrairement à ce que laisse entendre la Cour des Comptes,
cette autre prestation ne correspond donc aucunement aux questions financées
par LCI et Le Figaro."
L'entreprise prévient qu'elle
se réserve "le droit d'engager des procédures à l'encontre de tous ceux
qui exprimeraient des propos à caractère diffamatoire" sur ses
méthodes.
Par ailleurs, nous avons modifié la première version de cet article, qui indiquait que l'Elysée avait payé les 392 228 euros à OpinionWay, alors qu'ils ont été payés au cabinet qui se charge de jouer les intermédiaires.
le 17/07/2009
le 16/07/2009
le 14/06/2009

