Comment j'ai puni (malgré moi) Véronique Courjault en regardant Mots croisés
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Remous autour de l'émission "Mots croisés", diffusée le 15 juin sur
France 2. Consacrée à l'affaire Courjault, l'émission animée par Yves Calvi
accueillait notamment sur son plateau Israël Nisand, chef de service de Gynécologie au CHU
de Strasbourg, et cité comme expert durant le procès. Un de nos abonnés, Fabrice Chassot, nous a adressé le témoignage suivant, après avoir regardé cette édition de "Mots croisés" : |
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"Le
15 juin, "Mots croisés" consacrait sa
première partie à l'affaire des «bébés
congelés». Aux côtés d'une
journaliste spécialiste ès Courjault, l'émission
convoquait un avocat pénaliste, une psychothérapeute,
un psychiatre et un gynécologue que la télé
présente, à tort ou à raison, en découvreur
du déni de grossesse. Ma première impulsion fut de ne
pas regarder cette émission. Je ne m'explique pas
entièrement mon dégoût: si j'essaie, cela
donne, à gros traits: Peut-on, en recevant
la parole d'oracles eux-mêmes extérieurs au procès,
se faire le juge passif de Véronique Courjault, sans la
connaître, pas plus qu'on ne connaît le détail
des faits, faute de suivre réellement les débats?
N'y a-t-il pas quelque chose d'angoissant à voir
l'intimité de cette femme, pour accusée qu'elle
fut, jetée en place publique, elle-même étant
peut-être au même moment, comme nous autres, mais dans sa
cellule, en position de spectateur? A prétendre
expliquer qui est Véronique Courjault sans lui donner voix au
chapitre, n'y a-t-il pas quelque chose qui tient du viol et de la
trahison de ce moi profond, de cette vérité intime à
laquelle nous croyons tous et sommes attachés?
Evidemment,
peut-on penser, comme elle est accusée d'un crime horrible,
et qu'elle-même, par sa passivité et sa tristesse,
donne l'image d'une personne prête à être
menée à l'abattoir, nous voilà peut-être
dédouanés, nous et la télé. Certains
éléments n'ont en tout cas pas manqué de
justifier mes réticences: parmi les moins violents, on
entend ainsi un psychiatre, fin et humain semble-t-il par ailleurs,
déclarer que les femmes sujettes au déni de grossesse
sont en général des personnes peu épanouies, et
notamment sur le plan sexuel. La posture compassionnelle de
l'ensemble des participants vient cependant atténuer et
voiler la brutalité de certains propos.
On
l'aura compris, j'ai regardé l'émission. Je l'ai
finalement prise en cours de route, car, on le sait bien, l'offre
crée la demande et le zapping paresseux annihile les plus
puritaines des résolutions... Et je me suis laissé
prendre, du fait de l'indéniable charisme de certains des
participants. Force est de constater que l'émission est
riche d'enseignements. Des limites du code pénal sont mises
au jour. Les préjugés sur l'instinct maternel, le
diktat de la mère épanouie, le culte obligatoire de la
maternité forcément heureuse, bien dans l'air du
temps, volent en éclat. (Je précise que je vais bientôt
être père et j'en suis ravi.) Véronique
Courjault, malgré elle, devient presque une héroïne
qui sape notre conception idéalisée et bien pensante de
la maternité. Elle nous renvoie à toutes ces pensées
obscures et inquiètes que peuvent par intermittences inspirer
la gestation et l'enfantement, à toutes ces émotions
que nous ne nous avouons pas et que nous gardons secrètes. Le
gynécologue-obstétricien finit même par tenir des
propos dont l'ambiguïté involontaire, soulignée
par Yves Calvi, lui aurait valu le bûcher en d'autres
circonstances. Si je l'ai bien compris, il suggère qu'un
bébé ne serait pas entièrement une personne tant
qu'il n'est pas sorti de l'utérus, et sorti vivant, en
tout cas pour Véronique Courjault, et il faudrait en tenir
compte. L'émission prend une valeur éducative
indéniable. Elle oblige les censeurs et juges en herbe, cette
opinion expéditive et pseudonyme qui "réagit"
sur internet à l'actualité, à davantage de
subtilité et de prudence.
Et
puis l'émission bascule in extremis. Bien qu'Yves
Calvi ait dénié au début vouloir
refaire le procès (stupéfait par l'émission,
je suis allé en voir le début sur internet), la docte
assemblée s'interroge sur la peine probable de Véronique
Courjault, et sur celle qui serait la plus adaptée. Or, en
s'essayant à prédire la décision du tribunal,
ne prend-on pas plus ou moins sa place? Et soudain, le déroulé
de l'émission saute aux yeux, c'est celui d'un procès:
personnalité de l'accusée, discussion pro et
contra sur les faits et leur qualification, interprétation
des actes de l'accusée, énoncé de la peine.
C'est
alors qu'arrive l'apothéose finale qui va nous ramener à
mon dégoût initial et peut-être puritain: on
s'interroge pour finir sur l'utilité de la peine de
prison. Celle-ci ne peut servir à prévenir la récidive.
En effet, nous précise-t-on, V. Courjault a perdu son utérus...
Ensuite, la prison ne peut servir à intimider, puisque le déni
de grossesse est une pathologie. Il reste la valeur expiatoire de la
sanction. Or selon la journaliste, la plus grande punition de
Véronique Courjault est de voir sa vie et ses secrets de
famille étalés en public, "notamment dans
une émission comme celle-là, ne nous leurrons pas (sic !)".
Avoir
cédé sur mes principes, avoir renoncé à
mes réticences, prend une valeur des plus morales. En
regardant "Mots croisés", je ne suis
plus voyeur, mais j'aide Véronique Courjault à expier
sa faute. En plus d'être juges, voilà la télévision
et son public auto-institués en tranquilles bourreaux de
l'infanticide, pour son plus grand bien et avec le blanc-seing de
la justice puisque celle-ci a voulu un procès public. Voilà
le viol de l'intimité (mais la trahison de l'intime
vérité? il est vrai que la mise en scène
de l'expertise est là pour la faire oublier) soudainement
légitimé, avec la bénédiction prétendue
des magistrats. La télévision se fait le relais de
l'institution judiciaire, son exécutant, son amplificateur,
à telle point qu'elle finit presque par prendre sa place.
Car la conclusion de la docte assemblée est assez claire:
il s'agit d'un déni de grossesse; et surtout, après
une telle publicité, est-il désormais besoin de punir
davantage Véronique Courjault?
Ne doit-elle pas
maintenant être libérée, après trois ans
de préventive? (Et pour mesurer l'absurdité de
la situation créée par cette émission et sentir
les prétentions abusives de la télévision, ne
suffit-il pas de poser cette curieuse question: la "punition"
télévisuelle est-elle trop lourde ou bien
insuffisante?) Il y a dans tout cela quelque chose à
creuser, notamment sur les relations entre justice et télévision;
quelque chose aussi qui me rappelle obscurément les
réflexions de Michel Foucault sur le panoptisme dans "Surveiller et punir". En tout cas, voilà
le dernier avatar de la télé: la télé
punitive. L'exhibition, directe ou indirecte, le "on
parle de moi", jouissance narcissique pour les uns, même
lorsqu'ils se couvrent d'opprobre et de ridicule, devient
supplice pour les "malades" du secret comme
Véronique Courjault. Merveilleuse ambivalence d'une
puissance qui se veut innocemment totale, tantôt réformatrice,
législatrice, juge et bourreau, tantôt dispensatrice des
plaisirs du moi.
Et
pour ne pas conclure, bien que cette émission ait manifesté,
à tort ou à raison, beaucoup de compréhension et
de commisération pour Véronique Courjault, j'ai
comme l'impression qu'on en revient, dans un format virtuel, à
une version archaïque de la justice, à un tribunal
populaire, chargé d'un lynchage symbolique sous l'égide
des experts. Et encore une fois, cette lapidation psychologique
est-elle plus lourde ou plus bénigne que la peine de prison,
ou sans commune mesure avec la sanction pénale ? Ou
n'est-elle que le prolongement naturel et légitime d'un
procès public où la société est en droit
de demander des comptes ?"
Fabrice
Chassot
le 17/06/2009
