Connectez-vous au site



Vous avez oublié votre mot de passe ?
Vous n'êtes pas abonné ?
Vous avez besoin d'aide ?

Vous avez oublié votre mot de passe ?


Connectez-vous au site
Vous avez besoin d'aide ?

dans les forums le 17/06/2009 par la rédaction

Comment j'ai puni (malgré moi) Véronique Courjault en regardant Mots croisés

Remous autour de l'émission "Mots croisés", diffusée le 15 juin sur France 2. Consacrée à l'affaire Courjault, l'émission animée par Yves Calvi accueillait notamment sur son plateau Israël Nisand, chef de service de Gynécologie au CHU de Strasbourg, et cité comme expert durant le procès.

Le lendemain de l'émission, un des autres experts psychiatres, Fanny Puel a reproché durant l'audience à Nisand d'y avoir exposé sa thèse, selon laquelle Véronique Courjault aurait pu tuer ses bébés sans le faire exprès, en tentant d'accoucher seule : "Ces mots ont été médiatisés et ça rajoute à la confusion."

Un de nos abonnés, Fabrice Chassot, nous a adressé le témoignage suivant, après avoir regardé cette édition de "Mots croisés" :


Affaire Courjault - France 2, Mots croisés - 15/06/09


"Le 15 juin, "Mots croisés" consacrait sa première partie à l'affaire des «bébés congelés». Aux côtés d'une journaliste spécialiste ès Courjault, l'émission convoquait un avocat pénaliste, une psychothérapeute, un psychiatre et un gynécologue que la télé présente, à tort ou à raison, en découvreur du déni de grossesse. Ma première impulsion fut de ne pas regarder cette émission. Je ne m'explique pas entièrement mon dégoût: si j'essaie, cela donne, à gros traits: Peut-on, en recevant la parole d'oracles eux-mêmes extérieurs au procès, se faire le juge passif de Véronique Courjault, sans la connaître, pas plus qu'on ne connaît le détail des faits, faute de suivre réellement les débats? N'y a-t-il pas quelque chose d'angoissant à voir l'intimité de cette femme, pour accusée qu'elle fut, jetée en place publique, elle-même étant peut-être au même moment, comme nous autres, mais dans sa cellule, en position de spectateur? A prétendre expliquer qui est Véronique Courjault sans lui donner voix au chapitre, n'y a-t-il pas quelque chose qui tient du viol et de la trahison de ce moi profond, de cette vérité intime à laquelle nous croyons tous et sommes attachés?

Evidemment, peut-on penser, comme elle est accusée d'un crime horrible, et qu'elle-même, par sa passivité et sa tristesse, donne l'image d'une personne prête à être menée à l'abattoir, nous voilà peut-être dédouanés, nous et la télé. Certains éléments n'ont en tout cas pas manqué de justifier mes réticences: parmi les moins violents, on entend ainsi un psychiatre, fin et humain semble-t-il par ailleurs, déclarer que les femmes sujettes au déni de grossesse sont en général des personnes peu épanouies, et notamment sur le plan sexuel. La posture compassionnelle de l'ensemble des participants vient cependant atténuer et voiler la brutalité de certains propos.

On l'aura compris, j'ai regardé l'émission. Je l'ai finalement prise en cours de route, car, on le sait bien, l'offre crée la demande et le zapping paresseux annihile les plus puritaines des résolutions... Et je me suis laissé prendre, du fait de l'indéniable charisme de certains des participants. Force est de constater que l'émission est riche d'enseignements. Des limites du code pénal sont mises au jour. Les préjugés sur l'instinct maternel, le diktat de la mère épanouie, le culte obligatoire de la maternité forcément heureuse, bien dans l'air du temps, volent en éclat. (Je précise que je vais bientôt être père et j'en suis ravi.) Véronique Courjault, malgré elle, devient presque une héroïne qui sape notre conception idéalisée et bien pensante de la maternité. Elle nous renvoie à toutes ces pensées obscures et inquiètes que peuvent par intermittences inspirer la gestation et l'enfantement, à toutes ces émotions que nous ne nous avouons pas et que nous gardons secrètes. Le gynécologue-obstétricien finit même par tenir des propos dont l'ambiguïté involontaire, soulignée par Yves Calvi, lui aurait valu le bûcher en d'autres circonstances. Si je l'ai bien compris, il suggère qu'un bébé ne serait pas entièrement une personne tant qu'il n'est pas sorti de l'utérus, et sorti vivant, en tout cas pour Véronique Courjault, et il faudrait en tenir compte. L'émission prend une valeur éducative indéniable. Elle oblige les censeurs et juges en herbe, cette opinion expéditive et pseudonyme qui "réagit" sur internet à l'actualité, à davantage de subtilité et de prudence.

Et puis l'émission bascule in extremis. Bien qu'Yves Calvi ait dénié au début vouloir refaire le procès (stupéfait par l'émission, je suis allé en voir le début sur internet), la docte assemblée s'interroge sur la peine probable de Véronique Courjault, et sur celle qui serait la plus adaptée. Or, en s'essayant à prédire la décision du tribunal, ne prend-on pas plus ou moins sa place? Et soudain, le déroulé de l'émission saute aux yeux, c'est celui d'un procès: personnalité de l'accusée, discussion pro et contra sur les faits et leur qualification, interprétation des actes de l'accusée, énoncé de la peine.

C'est alors qu'arrive l'apothéose finale qui va nous ramener à mon dégoût initial et peut-être puritain: on s'interroge pour finir sur l'utilité de la peine de prison. Celle-ci ne peut servir à prévenir la récidive. En effet, nous précise-t-on, V. Courjault a perdu son utérus... Ensuite, la prison ne peut servir à intimider, puisque le déni de grossesse est une pathologie. Il reste la valeur expiatoire de la sanction. Or selon la journaliste, la plus grande punition de Véronique Courjault est de voir sa vie et ses secrets de famille étalés en public, "notamment dans une émission comme celle-là, ne nous leurrons pas (sic !)".

Avoir cédé sur mes principes, avoir renoncé à mes réticences, prend une valeur des plus morales. En regardant "Mots croisés", je ne suis plus voyeur, mais j'aide Véronique Courjault à expier sa faute. En plus d'être juges, voilà la télévision et son public auto-institués en tranquilles bourreaux de l'infanticide, pour son plus grand bien et avec le blanc-seing de la justice puisque celle-ci a voulu un procès public. Voilà le viol de l'intimité (mais la trahison de l'intime vérité? il est vrai que la mise en scène de l'expertise est là pour la faire oublier) soudainement légitimé, avec la bénédiction prétendue des magistrats. La télévision se fait le relais de l'institution judiciaire, son exécutant, son amplificateur, à telle point qu'elle finit presque par prendre sa place. Car la conclusion de la docte assemblée est assez claire: il s'agit d'un déni de grossesse; et surtout, après une telle publicité, est-il désormais besoin de punir davantage Véronique Courjault?

Ne doit-elle pas maintenant être libérée, après trois ans de préventive? (Et pour mesurer l'absurdité de la situation créée par cette émission et sentir les prétentions abusives de la télévision, ne suffit-il pas de poser cette curieuse question: la "punition" télévisuelle est-elle trop lourde ou bien insuffisante?) Il y a dans tout cela quelque chose à creuser, notamment sur les relations entre justice et télévision; quelque chose aussi qui me rappelle obscurément les réflexions de Michel Foucault sur le panoptisme dans "Surveiller et punir". En tout cas, voilà le dernier avatar de la télé: la télé punitive. L'exhibition, directe ou indirecte, le "on parle de moi", jouissance narcissique pour les uns, même lorsqu'ils se couvrent d'opprobre et de ridicule, devient supplice pour les "malades" du secret comme Véronique Courjault. Merveilleuse ambivalence d'une puissance qui se veut innocemment totale, tantôt réformatrice, législatrice, juge et bourreau, tantôt dispensatrice des plaisirs du moi.

Et pour ne pas conclure, bien que cette émission ait manifesté, à tort ou à raison, beaucoup de compréhension et de commisération pour Véronique Courjault, j'ai comme l'impression qu'on en revient, dans un format virtuel, à une version archaïque de la justice, à un tribunal populaire, chargé d'un lynchage symbolique sous l'égide des experts. Et encore une fois, cette lapidation psychologique est-elle plus lourde ou plus bénigne que la peine de prison, ou sans commune mesure avec la sanction pénale ? Ou n'est-elle que le prolongement naturel et légitime d'un procès public où la société est en droit de demander des comptes ?"

Fabrice Chassot

Mots-clés : Courjault, forum, Puel



Mots-clés
Commentaires
Comment j'ai puni (malgré moi) Véronique Courjault en regardant Mots croisés
Je trouve intéressant quant à moi la publication ces analyses d'@sinautes, même sur des sujets qui a priori ne m'intéressent ...
Par Fan de canard
le 17/06/2009
Tous les forums

Besoin d'aide ?