Dix-sept suicides, ou tentatives, en quinze mois dans une même
entreprise : faut-il tirer la sonnette d'alarme ? Voici la question à laquelle
sont confrontées les rédactions depuis la publication, le 18 mai dans France
Soir, d'une double page sur les suicides de salariés de France Telecom. Malgré
la volonté des syndicats maison, le sujet a peiné à émerger dans le débat
public. Mais il pourrait prendre de l'ampleur dans les jours qui viennent.
| Deux
pages, quatre articles, des
témoignages précis et un représentant de la direction qui
concède que le problème existe. Le 18 mai, France Soir à mis les
pieds dans le plat : pour un certain nombre de salariés de France Telecom, le
mal-être au travail est une réalité. Et il pousse parfois au suicide.
L'ensemble, rédigé par la journaliste Isabelle Horlans, est solide et
équilibré. Un syndicaliste reconnaît qu'" il peut y avoir débat"
et que "les causes d'un suicide s'entremêlent parfois", tandis
que Laurent Zylberberg, le directeur des relations sociales, "n'exonère
pas totalement l'entreprise" dans les dix-sept cas recensés en quinze
mois. |
Les articles paraissent suffisamment travaillés pour avoir été largement cités dans les revues de presse de ce lundi matin. Ils n'auraient pas existé sans la volonté de l'"Observatoire du stress et des mobilités forcées" de France Telecom, qui a publié le 11 mai un communiqué alarmiste sur la situation. "Créé en juin 2007 par les syndicats Sud-PTT et CFE-CGC, l'observatoire a pour but de sensibiliser et de former les élus syndicaux aux questions du stress au travail, mais aussi d'enquêter et de rassembler des données sur la question", explique Patrick Ackermann, représentant syndical Sud-PTT, en charge de l'organisme. L'observatoire a par exemple commandé un rapport au vitriol sur les conséquences sociales du plan de restructuration de l'entreprise, qui prévoyait 22 000 départs volontaires entre 2005 et 2008, pour aboutir à un nombre final de 100 000 salariés.
"Dernièrement, nous avons décidé de prendre
publiquement la parole pour des sujets graves, poursuit Ackermann. Et le
cas d'une cadre qui s'est donnée la mort il y a une quinzaine de jours nous a
poussé à envoyer ce communiqué de presse. Un suicide provoque toujours une
émotion particulière au sein de l'entreprise, et nous sommes régulièrement
interpellés en interne sur la question... Pour ce cas, nous sommes en contact
avec la famille, pour qui il est évident que la cause principale du suicide est
l'environnement professionnel."
Le 12 au soir, le fax de l'observatoire atterrit dans les
mains d'Isabelle Horlans, qui décide de traiter le sujet. "J'ai enquêté
durant trois jours, notamment grâce aux contacts du comité, explique la
journaliste. J'ai longuement discuté avec des salariés, des délégués
syndicaux et même des médecins du travail qui ont démissionné parce qu'ils
tiraient en vain la sonnette d'alarme depuis des années. J'ai rapidement
acquis la conviction qu'il y avait un vrai sujet. Depuis que France Telecom a
perdu son statut public, fin 2003, les employés qui ont le plus d'ancienneté
connaissent des problèmes d'adaptation face à la transformation très rapide de
leur métier."
L'observatoire dénombre huit décès par suicide depuis
janvier 2008. "Ce n'est pas forcément supérieur à la moyenne
nationale [environ 12 000 suicides par an, ndlr], reconnaît Isabelle
Horlans. Mais cela révèle un profond malaise, qui devient évident lorsqu'on
prend en compte les cascades de dépressions dans l'entreprise : parmi les employés qui
ont été embauchés comme fonctionnaires, 40 % prendraient des antidépresseurs,
contre 10 à 20 % pour la population française !"
Pas de reprises dans la presse
Et pourtant, entre lundi matin et mardi soir, le sujet
n'a pas trouvé d'écho dans les médias, contrairement aux cas de suicides chez Renault,
Peugeot ou EDF en 2007 et 2008, qui avaient été très largement couverts. A France Info, le
rédacteur en chef Erik Kervellek indique par exemple que "la question a
été abordée en conférence de rédaction, mais nous avons estimé qu'il n'y
avait pas grand-chose de neuf depuis 2007". Le fait qu'il n'y ait pas
de journaliste spécialiste de la question dans la rédaction n'a sans doute pas aidé le sujet à émerger non plus. Idem à Libération, où le service
économie a vu passer le communiqué de presse et l'article de France Soir sans réagir. Et France Inter a bien contacté l'observatoire, mais ne réalisera pas de reportage dans l'immédiat.
Pourquoi ce relatif désintérêt ? "Nos confrères ont
peut-être hésité à établir le lien entre ces suicides et le mal-être au
travail, envisage Horlans. Il est vrai que lorsqu'on rencontre plusieurs
cas réunis dans un même lieu, comme au technopôle de Renault à Guyancourt ou à
la centrale de Chinon, on a moins de doutes. Et j'ai moi-même déjà eu à traiter
d'autre cas plus frappants, comme la
soixantaine de suicides en un an dans la police..." Elle subodore
aussi que la mauvaise réputation de son quotidien, qui a traversé une "période
assez trash" jusqu'il y a deux ans, souffre d'un fort "déficit
d'image" auprès des autres journalistes.
Pour Patrick Ackermann, une des explications est plus prosaïque : "Les
médias s'intéressent en priorité aux cas les familles sont prêtes à
témoigner", rappelle-t-il. Il précise tout de même avoir été
interviewé par TF1, France 2 et France 3 en deux jours. Les trois chaînes devraient
y consacrer un reportage avant la fin de la semaine... Le début d'une flambée
médiatique ? Peut-être, d'autant que depuis la publication de ses articles,
Isabelle Horlans a reçu de nombreux appels. Autant de nouveaux témoins qui
pourraient nourrir de futures enquêtes.
le 23/05/2009
le 22/05/2009
le 21/05/2009

