La liste des 77 noms est impressionnante. Ce 4 mai,
Mediapart publie un
vibrant "appel", signé par d'éminentes personnalités politiques,
journalistiques et intellectuelles, pour dénoncer les plaintes dont il
fait l'objet pour ses nombreux articles consacrées au dossier des
Caisses d'Epargne. Les sensibilités les plus diverses sont réunies pour
soutenir le site : François Bayrou, Olivier Besancenot, José Bové, Daniel
Cohn-Bendit ou Martine Aubry pour les politiques ; des membres des rédactions de
France Inter, Marianne, Le Figaro ou Rue89 pour les journalistes ;
le poète Edouard Glissant, la comédienne Anouk Grinberg, des chercheurs de
l'EHESS ou du Collège de France pour les intellectuels...
Mais pourquoi tous ces grands noms rappellent-ils "avec
force que la liberté de la presse est une liberté fondamentale dans une
démocratie, comme l'énonce régulièrement la Cour européenne des droits de
l'homme" ? Parce que depuis janvier 2008, le site d'information enquête
sur les multiples fautes de gestion qui ont mené la banque à la crise. Et que cette série
d'articles (résumée pour les profanes dans une
vidéo bien menée par Laurent Mauduit, le journaliste qui dirige les
investigations) avait déjà valu au site, en octobre, huit plaintes de la Caisse
nationale des Caisses d'épargne, une de son ancien président du directoire
Charles Milhaud, et une de son ancien directeur général Nicolas Mérindol.
Or, le fondateur du Mediapart, Edwy Plenel, révèle
aujourd'hui que le site est attaqué une onzième fois, cette fois par
l'actuel dirigeant des Caisses d'Epargne François Pérol, "pour avoir
affirmé que sa nomination était entachée d'illégalité ; qu'elle l'était
d'autant plus qu'il avait déjà par le passé méconnu un avis de la Commission de
déontologie lui interdisant de participer à la création de la banque Natixis ;
et que la banque Rothschild lui avait versé fin 2006 un bonus du fait notamment
de cette opération Natixis".
Le 12 mai, Mauduit et Plenel comparaîtront donc devant le
tribunal correctionnel de Paris pour la série d'articles consacrée à Pérol (qui
est résumée dans le long article de Plenel). Le 26, rebelote, concernant les
dix premières plaintes, "maintenues jusqu'à ce jour par François Pérol,
malgré les évidentes confirmations apportées à nos informations par les
événements", précise le fondateur de Mediapart.
"Avec constance, dans un secteur, le capitalisme
financier, où la transparence est l'exception et où les pressions sont
constantes, Laurent Mauduit a dévoilé, pour Mediapart, les secrets de ce
feuilleton, écrit Plenel. Posant des questions d'intérêt général, il a
nourri, par ses enquêtes et ses analyses, le débat public sur une affaire
d'ampleur nationale. (...) Mediapart, grâce à Laurent Mauduit, a joué un
rôle moteur, de bout en bout, dans toute cette histoire. Un rôle civique, tant
il ne peut y avoir de débat démocratique sans information complète."
Pour l'aider à traverser cette passe difficile, Mediapart a
donc rassemblé ses soutiens. Et parce qu'il s'apprête à payer des frais de
justice "au bas mot de plusieurs dizaines de milliers d'euros", Plenel en appelle aussi aux dons de ses lecteurs et amis : "Pot de
terre contre pot de fer, la disproportion des moyens financiers est ici
évidente."
Perol et ses "fabuleux honoraires"
Aucun doute pour l'ancien directeur de la rédaction
du Monde : ce "rouleau compresseur judiciaire" est "inspiré
par l'Elysée" et "vise à affaiblir un journal indépendant et,
à travers lui, à impressionner toute la profession". Interrogé par
@si, Laurent Mauduit est sur la même ligne. Objet des onze plaintes, et de onze mises
en examen différentes, il dénonce "une atteinte à la liberté de la
presse". "Il est normal que les plaintes en diffamation existent
et que les journalistes aient parfois besoin de prouver ce qu'ils avancent,
dit-il. Mais concernant les Caisses d'Epargne, j'ai vraiment le sentiment
d'avoir fait mon travail d'alerte face à des fautes lourdes et graves. Et en ce
qui concerne François Pérol, j'ai sorti plusieurs grosses infos coup sur coup,
à commencer par sa nomination à la tête du groupe et des Banques populaires, le
21 février, pour préparer leur fusion."
Le journaliste a ensuite révélé que, déjà en 2006, François
Pérol n'avait pas suivi les recommandations de la commission de déontologie : directeur
adjoint de cabinet au ministère de l'Economie, il s'était occupé de 2002 à 2004
du dossier de la banque d'investissement Ixis, filiale des Caisses d'épargne, avant
de rejoindre la banque Rothschild. La commission de déontologie avait autorisé
ce mouvement, en précisant qu'il n'avait pas le droit de s'occuper d'un dossier
touchant les Caisses d'Epargne durant trois ans. Pourtant, en 2006, dans le cadre de ses mission au sein de Rotschild, Pérol était
devenu le banquier conseil des Banques populaires, qui voulaient créer Natixis,
une filiale commune entre leur banque d'investissement Natexis et... Ixis, des
Caisses d'Epargne. Mediapart voit là une entorse au principe édicté par la commission de déontologie.
Dans un
article suivant (accès payant), intitulé "Natixis : les fabuleux
honoraires de François Pérol", Mauduit a ensuite souligné que Pérol avait
empoché entre 1,5 et 2 millions d'euros dans cette opération de fusion. Prudent, Mauduit indique qu'au
cours de son enquête, il a obtenu des estimations supérieures concernant les
gains de Pérol, mais qu'il ne les a pas retenues, "ne pouvant les
corroborer". Par ailleurs, il précise qu'il a interrogé le principal
intéressé sur le sujet, mais "n'a pas obtenu de réponse".
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C'est pourtant bien cet article qui fait réagir Pérol. Interrogé par l'AFP le 16 mars, son entourage affirme que "les informations de Médiapart sont mensongères", ajoutant qu'il allait saisir son avocat "afin de poursuivre Médiapart en diffamation". De son côté, Natixis affirme qu'elle "n'a jamais versé d'honoraires" à François Pérol. L'ex-secrétaire général adjoint de l'Elysée réitère ses accusations le 25 mars, lors de son audition devant la commission des Finances de l'Assemblée Nationale (disponible ici en vidéo et ici pour la retranscription intégrale). En réponse à une question du socialiste Henri Emmanuelli, il
attaque Mediapart, sans le nommer |
Pérol affirme ici deux choses : d'une part, que dans ce dossier, les gains de Rothschild ne sont pas de "25 à 30 millions", comme l'avait avancé Mediapart, mais de 10 millions d'euros. D'autre part, il affirme que Mediapart l'accuse d'avoir touché de l'argent de Natixis, alors qu'il a en fait été payé par Rothschild, au titre d'une prime globale de fin d'année. Logiquement, ces deux points devraient également être abordés lors des débats au tribunal...
De Pérol ou Mediapart, qui joue sur les mots ?
Réponse de Mauduit dans un
long commentaire de l'audition de Pérol (accès payant) ? Sur le premier point, il indique avoir bien parlé dans son "article
précédent d'un gain «autour de 10 millions d'euros» au profit de la banque
Rothschild pour son activité de conseil". Une somme donc en phase
avec les affirmations du banquier. Ce qui est exact..
mais ne concerne pas le premier article sur "les fabuleux
honoraires" de Pérol, où sont bien cités les "25 à 30 millions" ! L'estimation des 10 millions de gains touchés par Rothschild en tant
que banque conseil n'a été faite par Mauduit que dans un article de synthèse, "Douze
questions que Mediapart aimerait poser à François Pérol", daté du 24
mars. Explications de Mauduit à @si : "Dans le premier article, j'ai un scoop : la rémunération de 1,5
à 2 millions d'euros touchée par François Pérol. Dans ce papier, j'essaye de
valider le processus qui a abouti à cette somme. Dans le second article, j'ai ensuite été plus précis sur le cheminement
de cet argent. Mais j'ai maintenu le chiffre de 1,5 à 2 millions pour
Pérol."
Il en va de même concernant les explications détaillant la façon
dont la prime a été versée. Le journaliste estime que les explications de Pérol valident ses précédents articles,
et n'y voit aucune faute : "Nous avions toujours pris soin de préciser
que Rothschild avait été rémunéré pour son activité de conseil des Banques
populaires dans le cadre de la création de Natixis ; et que c'est ce même
client, les Banques populaires et non sa filiale Natixis, qui avait versé ces
honoraires, écrit-il. Nous avions aussi précisé que l'usage voulait qu'une banque conseil
verse un «success fee» important à ses associés gérants en fin d'année, pour
l'ensemble de leurs succès et non pour telle ou telle opération."
A plusieurs reprises, Mauduit et Plenel, ont donc logiquement assuré que Mediapart ne s'était jamais risqué a affirmer que Pérol avait touché de l'argent de Natixis.
Exemples : le 25 mars sous la plume du premier, et le 4 mai sous la plume du second
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Or, ce n'est que dans le second article que Mediapart écrit explicitement que l'argent a été versé par Rothschild, et non Natixis. L'affirmation inverse n'a sans doute jamais été lancée directement par Mauduit... mais l'ambiguïté était très présente dans le premier paragraphe de son premier article. Il y écrivait que Pérol avait touché "de 1,5 à 2 millions d'euros d'honoraires, versés par la même société... Natixis".

Peut-on écrire que c'est Natixis qui a versé des "honoraires" de 1,5 à 2 millions, alors que cette somme représente en fait une partie de la prime anuelle versée par Rothschild ? Peut-être le tribunal aura-t-il envie de jouer sur les mots. Mais sur ce point, difficile de savoir s'il donnera raison à Mauduit ou à Pérol...
Réponse de Laurent Mauduit, 5 mai, 20 h :
Chers confrères,
Moi qui ai de l'estime pour ASI, je vous avoue que je lis avec beaucoup d’étonnement et un peu de tristesse vos commentaires sur les 11 plaintes qui visent Mediapart, avec à la clef 20 mises en examen, dix me concernant dix autres visant Edwy Plenel, en sa qualité de directeur de la publication.
Arrêtons de couper les cheveux en quatre! J'ai consacré plus d'une dizaine d'articles à l'affaire Pérol. J'ai, d'abord, le premier, révélé que François Pérol quittait l'Elysée pour les Caisses d'épargne; puis que cette nomination était entachée d'illégalité; puis que la Commission de déontologie ne s'était pas réunie contrairement aux allégations de Nicolas Sarkozy; puis que le même François Pérol n'avait pas respecté déjà, dans le passé, un avis de la Commission de déontologie en date du 22 décembre 2004; puis qu'il avait perçu un bonus de la banque Rothschild en 2006 prenant en compte sa participation comme banquier conseil à la création de Natixis pour le compte des Banques populaires, etc...
A vous suivre, je me
prends à penser que vous allez bientôt me reprocher qu'il n'y avait pas dans le
premier article la totalité des informations que j'ai été en mesure de publier
dans le dixième. Très concrètement, dans le premier article consacré aux rémunérations
de François Pérol, j'ai évoqué une somme de 1,5 millions à 2 millions d'euros. Puis
dans un deuxième article, publié quelques jours plus tard, j'ai confirmé cette
fourchette de 1,5 à 2 millions d'euros, et j'ai été en mesure d'être beaucoup
plus précis sur le cheminement. J'ai ainsi écrit que la banque Rothschild avait
perçu environ 10 millions d'euros des Banques populaires pour son activité de
banque conseil pour la création de Natixis et que ceci expliquait en partie le
bonus que François Pérol avait perçu en fin d'année de la banque Rothschild. C'est
en s'appuyant sur ce chiffrage, publié par Mediapart, que quelques jours plus
tard un député a interpellé François Pérol, lors de son audition de la
Commission des finances sur ce point, et que ce dernier a été dans l'obligation
de confirmer que le chiffrage de Mediapart était effectivement le bon. Il a même
évoqué un chiffre légèrement supérieur à 10 millions d'euros pour la banque
Rothschild.
En bref, j'ai vraiment le sentiment d'avoir fait mon travail
de journaliste de manière honnête et rigoureuse et d'avoir cntribué à ce que la
vérité des faits soit établie. Je l'ai fait méthodiquement, pas à pas, au fil
des recoupements et des vérifications que j'ai été en mesure de faire.
Confraternellement.
Laurent Mauduit
le 26/11/2008
le 20/11/2008
le 20/11/2008




