Avec Star Wars, de Villiers contourne-t-il les lois sur le financement électoral ?
Un blogueur interpelle des journalistesUne parodie rigolote de blockbusters américains au service des anti-européens : les ingrédients sont clairement réunis pour créer un bon buzz pour le parti Libertas. Pourtant, le parti politique anti-européen nie farouchement être à l'origine de la vidéo, invoquant un militant isolé. Une version que certains journalistes ont avalée trop facilement, juge le blogueur et consultant en communication Nicolas Vanbremeersch.
![]() |
"L pour Libertas" : c'est sous cette identité qu'ont été postés sur
Dailymotion ces deux petits films qui font causer. Dans le "profil" Dailymotion, le personnage, de dos, est une
référence à "V pour Vendetta", une série de bandes dessinées des
années 80 scénarisées par Alan Moore, où un justicier masqué se bat
contre une
dictature fasciste. Les vidéos, elles, reprennent les images d'un
épisode de
Star Wars et d'un des films X-Men, deux références censées plaire aux
jeunes. Dans les deux cas, les images sont utilisées telles quelles, mais un nouveau doublage a été réalisé. |
|
Dans le premier film, la jeune et jolie Marianne, représentant un peuple indépendant, affronte Dark Barroso et Dark Pöttering (en référence à José-Manuel Barroso, président de la commission européenne, et Hans-Gert Pöttering, président du Parlement européen), au sein du "moulodrome" européen. Son combat ? Défendre ses fromages, accusés
d'être trop riches en
matière grasse et de sentir mauvais |
|
La seconde vidéo montre le docteur Libertas suppliant "la banque centrale bullocratique" de baisser ses taux directeurs.
Le discours est plutôt transparent : il illustre les positions souverainistes du parti conservateur et anti-européen Libertas, représenté en France par le souverainiste Philippe de Villiers. |
Les deux vidéos, plutôt bien ficelées, ont aussitôt été relayées sur
de très nombreux blogs et la version originale de la parodie de Star
Wars a été vue près de 36 000 fois au 21 avril. Un phénomène qui n'échappe pas aux médias en ligne : Liberation.fr et Lexpress.fr ont consacré un article à ces vidéos. Les deux journalistes ont appelé
l'équipe de campagne de Libertas et celle-ci assure que non, ces vidéos
n'ont rien à voir avec une campagne organisée. "Il ne répond pas à nos mails. C’est sans doute un militant qui veut rester anonyme", a-t-on indiqué à Lexpress.
Une
version qui ne convainc pas le blogueur Nicolas Vanbremeersch, alias
Versac, très lu par les journalistes et familier de la communication en
ligne. Son jugement de la journaliste de Lexpress.fr est sans pitié :
elle se serait laissé "berner" en traitant ce sujet de la sorte. Pas du
tout, rétorque sur son blog Eric Mettout, rédacteur en chef de Lexpress.fr. Il défend sa journaliste qui, écrit-il, "a enquêté, vérifié et se montre dans son
article circonspecte sur la spontanéité de
l'opération".
Dans une note du 21 avril, le blogueur répond sèchement aux critiques du rédacteur en chef
, mais il apporte surtout des informations complémentaires sur ces
vidéos. Il rappelle que De Villiers s'est adjoint récemment pour sa
campagne les services de la boîte de communication "L'Enchanteur des nouveaux médias",
dirigée par Arnaud Dassier (qui a notamment à son actif la campagne Web
de l'UMP). Une information que l'on pouvait notamment le lire dans Le Figaro Magazine du 17 avril dernier.
Pour
Versac, cette vidéo n'est pas le fait d'un militant isolé, mais bien
une campagne de buzz très bien organisée par des professionnels. "Alors, L pour Libertas, indépendant, sorti de nulle part,
initiative d’un soutien chasseur ou vendéen traditionaliste tout d’un
coup frappé par la révélation du buzz ? Pas grand chose pour le
prouver, sinon que je tiens d’une source personnelle que, oui, c’est
bien du Libertas, pur jus, commandé. Et que, de toute façon, c’est une
opération qui sent l’enchanteur à plein nez, avec son groupe facebook
associé : c’est invérifiable, mais certain", écrit-il.
Contourner les comptes de campagne
Or, ceci n'est pas dénué de conséquences. Car Libertas, si les vidéos étaient l'oeuvre de professionnels, aurait de bonnes raisons de ne pas le dire. Pour une question de droits, tout d'abord. Les deux vidéos reprennent des blockbusters du cinéma américain, sans en avoir (a priori) acquis les droits. Or, les ayants-droit attaquent plus volontiers un parti politique ou une boîte de communication qu'un internaute isolé qui fait ça "pour rigoler".
Plus grave, selon Versac, il pourrait s'agir d'un moyen efficace de contourner les lois sur le financement des campagnes électorales. "Il y a un truc, c’est le budget de campagne. Dans ce budget, plafonné en France un peu au-dessus d’un million d’euros par liste, les soutiens à une liste, individuels mais non commandés par la liste, ne sont pas décomptés : si vous montez un site internet de soutien à Frédéric Nihous, de votre propre chef, genre touspournihous.com, il ne sera pas décompté." Versac va encore plus loin, suggérant que ce stratagème permettrait à l'homme d'affaires irlandais Declan Ganley, fondateur du parti auquel Philippe De Villiers du MPF et Frédéric Nihous du CPNT se sont ralliés, de financer la campagne en France sans dépasser le plafond légal. A noter, l'entreprise de Declan Ganley, Rivada Network, travaille sous contrat avec le secteur de la Défense américain.
Face à ces spouçons, Libertas a soutenu mordicus à @si que l'entreprise "L'enchanteur" ne travaillait que sur le site internet, et un futur réseau social.
Pourtant, plusieurs indices viennent étayer la théorie de Versac. D'une part, les vidéos en question ont été postées sur un compte "officiel" de Dailymotion. Ces comptes ne concernent pas les utilisateurs lambda mais des utilisateurs qui ont signé un contrat spécifique avec Dailymotion. En cas de litige judiciaire, le plaignant devra s'adresser directement au titulaire du compte, et non à la plate-forme de partage. Un tel contrat n'est a priori pas signé par un militant lambda.
Un autre indice en faveur d'une campagne tout sauf amateure, relevé par Samuel Laurent du figaro.fr : " «L pour Libertas» a lancé une campagne
de mailing pour diffuser ces vidéos [...] Un mail qui a atterri dans les boîtes
de plusieurs journalistes. Ce qui indique que notre mystérieux anonyme
possédait un listing de ces adresses qui, sans êtres confidentielles,
ne sont pas forcément évidentes à trouver. Bref, beaucoup d'indices
convergent vers l'idée d'une campagne virale plutôt réussie."
D'autant plus que ces vidéos ne sont pas le seul "coup" en ligne de Libertas. Le blog captain'europa, qui "se bat pour la liberté des peuples en Europe", vise
lui aussi à donner une image positive de la mouvance anti-européenne,
sans pour autant adopter d'étiquette politique ou le logo d'un parti.
Or, le nom de domaine a été déposé par Olivier Bonneville, le directeur d'Hypernaut, une filiale de L'Enchanteur, l'entreprise d'Arnaud Dassier. La boucle est bouclée. Un détail remarqué par le blog eurojunkie., Hypernaut est une entreprise de production Web Offshore en Ukraine. Un comble pour un mouvement anti-européen.
Ni L'enchanteur des nouveaux médias ni Dailymotion n'ont donné suite aux demandes d'@si.
Et malgré ce faisceau d'indices, la version d'une campagne de communication "professionnelle" est "invérifiable", comme le reconnaît d'ailleurs Versac. Lui appuie sa conviction sur une source qu'il juge fiable. Ce qui ne peut suffire aux journalistes, pour qui tracer l'origine d'une telle vidéo est très difficile. D'autant plus que le blogueur a ici une position particulière : son entreprise Spintank est un concurrent de L'enchanteur des nouveaux médias et gère la campagne de Michel Barnier, tête de liste pour l'UMP pour les européennes en Île-de-France.
Contacté par @si, Eric Mettout estime que si Nicolas Vanbremeersch
peut se permettre d'impliquer ainsi L'Enchanteur des nouveaux médias
sur son blog, Lexpress.fr ne peut le faire sans preuves. "Versac est confronté au même problème que nous", analyse-t-il, "ses sources sont off." Il reconnaît l'intérêt des questions posées par le blogueur, mais estime que le sujet "ne
valait pas une enquête aussi poussée". "Il aurait fallu mettre un
journaliste dessus pendant une semaine. Il faut faire des choix
éditoriaux, et on préfère mettre quelqu'un sur les retraites des
patrons, ça vaut plus le coup", explique-t-il.
Mise à jour du 23 avril 2009 :
Le site "Eurojunkie"
affirme connaître l'identité du posteur "L pour Libertas". "Il apparaît que les commentaires de “L pour Libertas” sur plusieurs blogs et sites ont pour IP l’adresse de “Image et Stratégie”, la boîte d‘Edouard Fillias qui est contractée par Libertas pour son “marketing viral”, écrit
l'auteur du blog. Edouard Fillias est conseil en
communication Internet et en veille stratégique, et fondateur et ancien
président du parti Alternative libérale. Par ailleurs, Image et
Stratégie est aussi l'ancienne société de Thierry Saussez,
monsieur anti-couac du gouvernement (auquel @si a consacré une enquête ici).
Cette
adresse IP a été repérée grâce à un commentaire posté sur le site
publius.fr par son directeur de la publication, le blogueur Nicolas
Vanbremeersch, lui-même conseil en communication sur internet et à ce
titre conseiller pour la campagne européenne de Michel Barnier. La même
IP a été relevée sur le site l'euro du village, selon les informations
d'@si.
Contacté par @si, Fillias a démenti qu'Image et Stratégie
soit à l'origine de ces vidéos. Il a cependant confirmé être en contrat
avec L'Enchanteur des Nouveaux médias, l'entreprise d'Arnaud Dassier
qui gère la campagne en ligne de Libertas. Il a ajouté que "tous les travaux facturés dans le cadre de cette campagne ont été dûment facturés", et "qu'il n'y a eu aucune infraction à la législation électorale".
"Il y a un très grand nombre d'IP derrière L_pour_Libertas, car il s'agit d'un groupe de militants", a-t-il simplement dit, sans donner plus de précisions. Libertas, de son côté, maintient qu'il s'agit d'un militant anonyme.
le 21/04/2009



Ce qu'elle ne fera
pas, au risque de plonger "les peuples d'Europe" dans la misère...