Des universitaires appellent à boycotter Le Monde
Cedelle (Le Monde) : "cela fait gamberger"@si se penchait le 30 mars sur les relations difficiles qu'entretiennent les enseignants-chercheurs en grève avec les médias en général, et le journal Le Monde en particulier. Le traitement par le quotidien du soir de ce conflit, après avoir agacé de nombreux universitaires, a abouti à un véritable appel au boycott en ligne. |
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Ce sont un peu les treize commandements de
l'enseignant-chercheur en colère contre le journal Le Monde. Jérôme
Valluy, professeur de sociologie politique de l'action publique à l'Université Paris 1, a décidé de lancer une "Charte de bonne
conduite vis à vis du journal Le Monde" via le blog du collectif de liaison "Sauvons La Recherche et l’Université" de
l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. La bonne conduite prônée ? Le boycott sous toutes ses formes. Parmi lesquelles "Ne jamais acheter d'exemplaire papier d'une production provenant du quotidien Le Monde", "éviter de visiter le site web, afin de faire chuter les statistiques de visites dont dépend en partie la valeur des encarts publicitaires sur le site", "éviter de citer les articles du quotidien Le Monde en références bibliographiques dans les travaux de recherche". |
Comment des enseignants-chercheurs ont-ils pu en arriver là ?
Plusieurs articles du Monde, notait @si le 30 mars, avaient agacé les
chercheurs. A la pointe de cette mise en cause, le site Acrimed, qui avait longuement expliqué que Le Monde était atteint "d’un étrange strabisme éditorial". "D’un
œil, il ne lit que les déclarations bien intentionnées du gouvernement,
ne perçoit que sa très raisonnable bonne volonté – et présente donc ses "gestes" et ses "annonces" avec la sobriété qui sied à un journal
officiel. De l’autre il aperçoit des opposants dont la mobilisation ne
s’explique (et s’exprime) que par des réactions affectives et des
émotions mal contrôlées", peut-on lire. Pour autant, Acrimed ne se voit pas en leader du mouvement anti-Monde. Dans une lettre ouverte du 6 avril, le site de critique des médias explique n'avoir "jamais demandé
le boycott d’un quelconque média". "Tout simplement parce que ce n’est
pas tel média particulier qui est en question, mais bien l’ensemble du
paysage médiatique et du traitement des informations. C’est donc moins
d’une «Charte de bonne conduite vis-à-vis du journal Le Monde» dont nous avons besoin que d’une «Charte de bonne conduite à l’égard des médias»." Et espère voir les universitaires se consacrer plus amplement à la critique médiatique... y compris lorsque le sujet ne les concerne pas directement. "Une critique conséquente des médias ne peut se borner à faire le tri
entre les «bons» médias qui soutiennent la contestation en cours et
les «mauvais» qui la combattent, et préconiser le boycott des
seconds… quand la plupart pourraient être mis en accusation en d’autres
occasions ou sur d’autres sujets. Boycotter Le Monde pour soutenir Libération? Comme s’il ne s’agissait que de préférer un parti-pris à un autre… N’y aurait-il donc que cela à dire ou à faire?", s'interroge la lettre.
Mobilisation et image des universités : l'article de trop
C'est un nouvel article, publié dans l'édition du 1er avril et intitulé "Les facs mobilisées voient leur image se
dégrader" qui a, semble-t-il, mis le feu aux poudres. Il
s'intéressait au cas de trois universités : Toulouse-II-Le Mirail (UTM),
Rennes-II et Paul-Valéry-Montpellier-III. Des "universités
éruptives", signale l'article, qui s'intéresse avant tout aux "victimes" de
la mobilisation.
L'article part d'un constat réel : la baisse des inscriptions dans ces trois
universités. Mais cette baisse est ensuite interprétée un peu trop rapidement au goût des enseignants-chercheurs : "Dans un contexte
de baisse démographique du nombre de bacheliers et de désaffection générale
pour les filières lettres et sciences humaines, les grèves ont tendance à
aggraver l'hémorragie d'étudiants", peut-on lire. Suivent des témoignages de présidents d'université, d'étudiants étrangers, et d'un étudiant
de l'UNEF qui déplore que "Montpellier-III ait une image de fac poubelle sous-financée qui n'offre
pas de débouchés. Donc, si l'université a mauvaise réputation, c'est plus à
cause de la politique menée que des mouvements."
Valluy estime que la corrélation établie entre la mobilisation actuelle et le nombre
d'inscrits en baisse est fallacieuse : "cette corrélation est actuellement
inobservable puisqu'elle ne pourra être observée (sauf à disposer d'une boule
de cristal) qu'à partir de la prochaine vague d'inscriptions à l'automne
2009", écrit-il. En fait, l'article se base surtout sur les années précédentes,
avec le rejet par les étudiants du CPE ou de la loi sur l'autonomie des universités.
Pourtant, "aucune mobilisation dans les années précédentes ne peut être
mise sur le même plan que celle qui se déroule depuis trois mois", assure
Valluy, qui estime difficile d'appréhender précisément le rôle de l'image de l'université
dans la baisse des inscriptions, qui peut s'expliquer par plusieurs facteurs : offre de formation, évolution démographique, etc... "La seule chose dont on peut être certain en lisant cet article, c’est
que les réputations des trois universités souffriront effectivement de
la publication d’un tel article dont l’audience locale risque d’être
beaucoup plus importante que la couverture médiatique des mobilisations", conclut Valluy.
L'idée de ce boycott ne fait pas l'unanimité, notamment parmi les commentateurs du blog : "Si le même message provenait du
gouvernement et s'adressait à ses sympathisants et demandait vis-à-vis
de Libération ou de l'Humanité le même ostracisme, nous serions
scandalisés à juste titre de cette déclaration et nous fustigerions ces
gens qui dès qu'on ne relaie pas leur opinion en la soutenant avec
complaisance, souhaitent la disparition du média en question", écrit par exemple Nicole Masson, de l'université de Poitiers.
"en tout cas, ce sont des gens qui ont visiblement beaucoup de temps"
Le chercheur a évidemment fait parvenir son appel au boycott à la rédaction du Monde, accompagné du message suivant : "Voici une proposition de Charte de bonne conduite vis à vis du journal Le
Monde qui vient d'être diffusée auprès d'une dizaine de milliers de
correspondants universitaires parmi les plus mobilisés au sein du mouvement en
cours et qui se chargeront de le faire connaître très largement auprès de
leurs universités et du monde de l'éducation nationale".
La réaction de Laurent Greilsamer, directeur adjoint du journal,
est assez directe : "Merci de m'avoir adressé
votre texte. C'est probablement un excellent levier de lobbying, et je le
déplore. Vous et nous avons mieux à faire, je pense, alors que la presse tente
d'esquiver bien des coups."
Un mail cependant suivi d'un autre, du journaliste Philippe Jacqué,
qui propose à Jérôme Valluy un entretien :
"Pouvons nous en discuter par téléphone, peut-être demain matin,
car Le Monde souhaite présenter dans ses colonnes votre démarche et les raisons
pour lesquelles vous appelez à boycotter le journal pour lequel je travaille."
Finalement, l'appel au boycott est resté absent des colonnes du Monde, qui, "après en avoir longuement débattu en interne, (...) a fait machine arrière. Histoire, sans doute, de ne pas donner une tribune à ceux qui l’attaquent", croit savoir le site Bakchich.info. Contacté par le site d'informations, Laurent Greilsamer s'est dit "surpris par cette mise en cause véhémente, ce harcèlement par internet". "Evidemment qu’il y a eu des débats et qu’on peut commettre des erreurs, mais il y a quelque chose de comique à nous présenter comme le pire ennemi des libertés", lance-t-il, avant de glisser : "en tout cas, ce sont des gens qui ont visiblement beaucoup de temps… ".
Voilà qui ne risque pas d'apaiser les deux camps, d'autant plus que le contexte est particulièrement tendu. Sur le blog de la journaliste Aliocha, le journaliste et blogueur du Monde Luc Cédelle avoue "que le sujet est ultra-sensible". Il explique : "Etre la cible d’abord d’un flot de protestations violentes, venant qui plus est de gens qu’on ne déteste pas particulièrement, puis voir ces protestations se transformer en campagne, le but étant de provoquer une défection d’une partie du lectorat, puis voir ce divorce accéder lui-même au rang d’événement, c’est effectivement angoissant. Cela fait gamberger. Mais pas céder. Ce mouvement est effectivement profond et durable, de ce point de vue il a bien quelque chose d’un “mai rampant” qui ne s’éteindra pas de sitôt même si la “grève” ne peut pas être éternelle. A ceci près, toutefois, qu’il ne suffit pas de singer mai 1968 pour en avoir le souffle, la fraîcheur, la puissance et l’impact auprès de l’ensemble de la société. C’est une grosse réserve. Qui ne préjuge en rien de ce qui pourrait advenir ultérieurement."
En attendant, le président de la Conférence des présidents d'université, Lionel Collet, a estimé lundi qu'il "y a eu suffisamment d'avancées pour considérer qu'il est temps de reprendre les cours". De son côté, le Snesup-FSU, principal syndicat de l'enseignement supérieur, a appelé "l'ensemble des acteurs du monde de l'éducation et de la recherche, à amplifier le mouvement". Il souhaite toujours le retrait de la loi LRU sur l'autonomie des universités. Et appelle à manifester le mercredi 8 avril.
le 11/04/2009
le 08/04/2009
le 06/04/2009


