Les députés découvrent l'arme du "buzz" sur internet
Nouvelle mode à l'Assemblée ? Les montages vidéos.C'était l'information qui occupait toutes les radios du matin. Dans la nuit du mardi 20 janvier, les députés de l'opposition ont claqué la porte de l'hémicycle après de vifs incidents les opposant à l'UMP. Et pour les images, pas besoin d'attendre les JT : les socialistes les avaient obligeamment mises à disposition sur Dailymotion ! Plus de doute, pour les députés, le "buzz" internet est devenu un outil de communication politique comme les autres.
|
Des députés scandant "Démocratie !" au pied du pupitre du président de l'Assemblée Bernard Accoyer, puis entonnant la Marseillaise avant de quitter les débats. Après une semaine de tension, le débat sur la réforme du Parlement a tourné mardi soir à la crise politique. Les incidents se sont déroulés après 23 heures à l'Assemblée. Et dès sept heures du matin, les images étaient disponibles pour les internautes, notamment sur les sites du Figaro et de Libération. Résumé de la soirée, via un montage pas toujours léché |
|
Merci qui ? Les fanas d'actu, qui n'auront pas eu besoin
d'attendre les JT pour découvrir ces images étonnantes, et pas vues depuis des
décennies dans l'hémicycle, peuvent remercier le groupe socialiste de
l'Assemblée nationale. C'est en effet sur l'espace Dailymotion du groupe que la vidéo a été postée aux alentours de sept heures du matin.
Et les socialistes ne sont pas peu fiers de leur coup. "Nous
avons travaillé toute la nuit pour que cette vidéo soit prête ce matin, se
félicite Thierry Lamaire, l'un des collaborateurs du patron des députés
socialistes Jean-Marc Ayrault. Dans la nuit, à l'issue de la séance, nous
nous sommes réunis dans le bureau de Jean-Marc Ayrault avec François Brottes,
vice-président du groupe en charge de la communication. Nous venions d'assister
à un événement majeur, le début d'une crise politique. Et nous nous sommes
demandé comment transformer l'essai, en le faisant savoir au public."
L'Assemblée examinait depuis le 13 janvier le projet de loi sur
la réforme du travail parlementaire, qui prévoit notamment de limiter le temps
de discussion des lois lors des séances publiques de l'Assemblée. Et mardi
soir, la tension est montée graduellement au cours de l'examen de l'article 13,
le plus controversé, qui prévoit que "les amendements déposés par les
membres du Parlement peuvent être mis aux voix sans discussion".
C'est-à-dire que les amendements pourraient être validés ou rejetés à toute allure,
sans que l'opposition ne puisse exprimer son désaccord ou ses remarques. L'exécutif
et la majorité estiment qu'il s'agit de "mieux légiférer" ; l'opposition
accuse le chef de l'Etat et sa majorité de vouloir "mater" le
Parlement.
La colère de la gauche a éclaté lorsque l'Assemblée a voté
la clôture anticipée de la discussion sur l'article 13, à la demande du
président UMP de la commission des Lois, Jean-Luc Warsmann. Tous les députés PS
inscrits ne s'étaient pas encore exprimés et Ayrault
venait de proposer un compromis (autoriser les présidents de groupe
parlementaire de dépasser quatre fois par an le "temps programmé" pour l'examen d'un texte). Plusieurs dizaines de socialistes se sont alors rassemblés
sous la tribune pour crier leur mécontentement. Imperturbable, le président UMP
de l'Assemblée, Bernard Accoyer, a poursuivi la séance comme si de rien n'était,
en annulant les amendements qui n'étaient pas défendus par les députés, en
train de l'invectiver.
"Système D" et montage jusqu'au petit matin
Au groupe socialiste, on explique le pourquoi de cette vidéo
: "Hier soir, hormis l'AFP et Le Monde, il n'y avait presque aucun
journaliste dans l'hémicycle. Nous avons donc essayé de témoigner concrètement
de l'ambiance, et du travail des députés lors des séances de nuit, en
compactant l'ensemble des propos qui se sont tenus dans la soirée." Ce
sont le député François Brottes, Thierry Lamaire et Xavier Julien, directeur de
la communication du groupe, qui ont monté la vidéo, "jusqu'à 6h30 du
matin". D'où les imperfections du montage, étranges bips vidéos
(correspondant aux touches de contrôle du volume d'un Mac) et autres images
figées.
Et comment ont-ils récupéré les images, qui proviennent de
l'Assemblée ? Mystère. Elles ne correspondent ni à celles diffusées sur la
chaîne de télé interne, qui comprend beaucoup plus de logos et de mentions à
l'écran, et sans doute pas à celles des chaînes de télévision, qui payent pour
obtenir le signal en direct. Elles semblent provenir directement de la régie de
l'Assemblée. Les socialistes se contentent d'un pudique: "on
a fait appel au système D, et c'est vrai qu'on les a peut-être eues un peu avant
les autres..."
La stratégie de comm' s'est en tout cas révélée efficace :
en douze heures, la
vidéo a été visionnée plus de 65 000 fois. Nul doute que les socialistes,
ou leurs homologues des autres formations politiques, auront à cœur de
renouveler ce "coup". Car les vidéos conçues pour circuler à toute vitesse
sur internet sont à la mode chez les représentants du peuple. C'est
Jean-François Copé, président du groupe UMP, qui a réellement lancé la
tendance, justement pour préparer le débat sur la réforme du travail
parlementaire. En décembre, il a demandé à ses collaborateurs d'aller pêcher
des images à l'INA et dans les récents débats parlementaires pour réaliser un
montage dénonçant "l'obstruction parlementaire", à droite comme à
gauche. Dégainée le 12 janvier, la vidéo s'était vue opposer un montage concurrent
du PS dès le lendemain.
Nous vous en avions parlé ici. Pour vous rafraîchir la mémoire, revoici les deux vidéos.
| |
|
|
Journalistes et public friands de "matches"
Mais avec le net, les moyens de toucher l'électeur potentiel se
démultiplient... "Pour préparer le terrain sur l'obstruction, nous
voulions faire un truc un peu neuf et un peu marrant, témoigne une
responsable de la communication du groupe UMP. On a bien conscience qu'il
s'agit d'un moyen de communication ultra-moderne, et nous allons multiplier son
utilisation. Pour autant, il n'y a pas de stratégie à proprement parler." Soit. Depuis septembre 2007, le groupe UMP emploie tout de même "une
jeune fille, d'abord en stage, puis en CDD" pour aller filmer dans les
couloirs tout ce que le Parlement compte d'élus de droite. Leurs courtes
interventions sont ensuite mises en ligne sur un espace Dailymotion dédié.
On y croise pêle-mêle quelques-uns des morceaux de bravoure des membres de la
majorité dans l'hémicycle et des témoignages censés vanter l'action du
gouvernement. Par exemple, les interventions des députés Renaud
Muselier, Benoist
Apparu, Marie-Anne
Montchamp ou Philippe
Gosselin, qui vantent justement le clip anti-obstruction de Copé.
Las ! Noyées dans la masse, ces vidéos dépassent rarement les 30 visionnages... Explication ? "Nous l'avons constaté, la presse a envie de vivre un match, estime Thierry Lamaire, pour le PS. Lorsqu'on diffuse sur internet une interview classique du député Jean Glavany, auteur d'une proposition de loi contre la torture, cela n'intéresse personne. Les journalistes nous disent que c'est plat, difficilement exploitable et n'en parlent pas. Mais quand il y a un affrontement, cela fonctionne beaucoup mieux."
|
Les journalistes ne sont pas les seuls gourmands à se régaler devant des
"matches". Dernier exemple qui fait le délice des blogs : celui qui a
opposé le député UMP Frédéric Lefebvre et les socialistes Jean-Jacques Urvoas
et René Dosière dans les couloirs de l'Assemblée. Urvoas et Dosière s'en sont donnés à cœur joie et LCI a
aussitôt mis en ligne la séquence |
Récupérée par un internaute sur
Dailymotion, la vidéo dépasse les 70 000 visionnages. Déjà moqué sur la blogosphère pour ses hésitations sur le
"web 2.0", Lefebvre aurait sans doute préféré que l'UMP
lui offre un montage plus à son avantage.
le 24/01/2009
le 23/01/2009
le 21/01/2009

