Ultra-gauche anti-SNCF : MAM a lancé le train médiatique
Horaires SNCF ? Carte du réseau ? Traces ADN ? Grand flou sur les perquisitionsRadicaux de l'"ultra-gauche", manifestants en France,
en Allemagne ou en Grèce, clandestins rôdés à la dissimulation, "nihilistes
potentiellement violents"... Vous l'avez entendu, lu et vu partout : mardi
11 novembre, la sous-direction anti-terroriste de la police judiciaire a arrêté
dix personnes soupçonnées d'avoir commis les sabotages de caténaires qui avaient
retardé 160 TGV le week-end précédent.
L'information a été triomphalement
transmise par Michèle Alliot-Marie... mais pour l'heure, aucune preuve n'accuse
formellement les néo-babas de Tarnac (Corrèze).
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Depuis le matin du 11 novembre, le petit village de Tarnac, en Corrèze, est le cœur d'un intense ballet policier et médiatique. Il est vrai que ce n'est pas tous les jours que les forces de l'ordre arrêtent des auteurs présumés de sabotage en moins de 48 heures. Et que la ministre de l'Intérieur s'en félicite publiquement, avant même que l'enquête ne soit bouclée. L'événement a donc fait la Une de la presse, et des JT |
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Le ton est triomphal. A la hauteur de la pagaille qu'avait
déclenché l'affaire : samedi 8 novembre, des actes de malveillance avaient été constatés
sur des lignes SNCF dans l'Oise, la Seine-et-Marne et l'Yonne (un autre avait
été commis le 26 octobre en Moselle). Et à chaque fois, la même technique, un
fer à béton, recourbé et muni d'un système de verrouillage, placé sur une ligne
à haute tension pour arracher les caténaires au passage du train.
Communication ou enquête ?
Mais comment les journalistes ont-ils été alertés sur ces
arrestations ? "Tout simplement par le ministère de l'Intérieur,
explique Franck Cognard, de la cellule enquête de France Info. La plupart
des journalistes habitués à suivre les affaires policières ont été avertis par
téléphone mardi matin que Michèle Alliot-Marie donnerait une conférence de presse
à 10 heures." Un "procédé très atypique", dixit
Cognard, qui a déclenché une petite tornade médiatique, même si certains
assurent avoir été au courant avant le communiqué du Ministère : "Un de
nos journalistes avait été prévenu de l'opération dès 6 heures du matin, par
une source qui l'a appelé chez lui, indique Anne-Cécile Juillet, du Parisien.
Et nous ne nous sommes même pas rendus à la conférence de presse."
Une fois l'information validée par la ministre, les
journalistes ont activé leurs réseaux pour essayer d'en savoir plus sur le
profil des suspects et sur les résultats des perquisitions. La procédure est
classique : chacun appelle ses sources policières, souvent syndicalistes. Dans la journée du 11 novembre, Franck Cognard
raconte qu'il "a réussi à joindre trois policiers impliqués à divers
degrés dans l'enquête, mais aucune source judiciaire, 11 novembre oblige".
Le Parisien a, lui, mobilisé cinq journalistes pour recueillir un
maximum d'informations, qui alimenteront finalement une double page très riche
sur le profil et le parcours des interpellés et sur le déroulement de l'enquête.

"L'histoire est intéressante à raconter et cela faisait une bonne actu pour un jour un peu creux", résume Cognard. Mais dans cette première journée, pas facile d'obtenir des éléments sur le résultat des perquisitions, ou sur les preuves qui désignent les suspects. "Il faut souligner que la ministre a communiqué avant même que les interrogatoires n'aient eu lieu, rappelle le journaliste. On a coutume de dire que le temps judiciaire n'est pas celui des journalistes, qui veulent toujours aller plus vite. Mais cette fois, le tempo a été donné par le politique..."
Et le politique n'a pas hésité à en rajouter un peu sur le
succès des forces de l'ordre. Alliot-Marie s'est par exemple fait un plaisir de
souligner que les suspects étaient surveillés depuis longtemps, et que Julien
C., présenté comme le cerveau du petit groupe, était justement placé sous
filature dans la nuit du 7 au 8 novembre. Mais il faut lire Le Parisien pour
comprendre que ce sont les policiers américains, qui ont attiré l'attention de
leurs homologues français pour la première fois sur Julien C., qui avait
participé à une manifestation à New York. De même, le quotidien précise que l'homme
était suivi parce que les policiers craignaient "de sa part un acte de
malveillance sur un convoi de transport de déchets nucléaires".
"Il y a un constant jeu du chat et de la souris
entre les journalistes et les sources, explique Anne-Cécile Juillet. Il
y a des infos qu'on nous donne, et c'est de la comm', et d'autres qu'il faut
aller chercher, parfois difficilement, et c'est de l'enquête. Les bonnes infos
ne viennent pas souvent de la communication." "Il faut absolument
recouper, on se méfie toujours, reconnaît Cognard. Les policiers
sont sûrs de tenir le bon groupe, mais pour le moment, nous n'avons pas
connaissance des liens matériels qui les relient, tous ou quelques-uns d'entre
eux, aux actes de malveillance contre la SNCF. Je n'oublie pas l'affaire du RER
D, en juillet 2004". Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Dominique
de Villepin, avait validé la version de la fausse victime d'un attentat
antisémite, qui s'était révélée être une affabulatrice.
Pas de preuves : ni horaires, ni explosifs, ni ADN ?
La prudence est effectivement conseillée, même lorsqu'il
s'agit de s'informer dans la presse. Les différentes sources consultées par les
journalistes sont en effet loin d'être d'accord entre elles. Ainsi, le 12
novembre au matin, l'AFP écrit que " les perquisitions ont donné du grain à moudre aux enquêteurs pour
leurs interrogatoires. Ils ont en effet retrouvé des documents consignant les
heures de passage des trains, commune par commune, avec horaire de départ et
d'arrivée dans les gares". Elle rejoint là les affirmations de France
3, la veille au soir.
Le Figaro du 12 novembre croit lui savoir que les
suspects sont "déjà confondus par des éléments techniques, dont de
l'ADN".
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D'autres assurent que des cocktails molotov ont été saisis. C'est ce qu'affirme par exemple RTL |
Pourtant, mercredi 12 dans l'après-midi, une dépêche signée
de Reuters se montre beaucoup plus circonspecte : "Les policiers du renseignement
intérieur et de la sous-direction antiterroriste, en charge de l'enquête, ne
disposent pas pour l'instant de preuves matérielles. (...) La ministre de
l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, avait annoncé elle-même l'opération dès
mardi matin, avant même les premiers interrogatoires, et laissé entendre que
des indices désignaient les suspects comme les auteurs des actes. A la sortie
du conseil des ministres mercredi, elle s'est montrée plus mesurée. "Les
perquisitions ont permis de recueillir beaucoup de documents très
intéressants", a-t-elle dit sans autre précision."
Surtout, Reuters cite une "source policière démentant
des informations de presse", qui affirme que "la police n'a
retrouvé ni horaires de train, ni carte détaillée du réseau SNCF, ni explosifs",
lors des perquisitions. Par ailleurs, "la police ne dispose pas encore,
par ailleurs, des résultats des comparaisons entre les empreintes digitales et
génétiques des suspects et les traces relevées sur les mécanismes utilisés pour
les sabotages".
L'agence de presse a donc pris le risque de contredire nombre de ses clients... avant, quelques heures plus tard, de se contredire en donnant la parole à un"haut magistrat ayant requis l'anonymat", qui affirme finalement que "les enquêteurs ont découvert lors des perquisitions des éléments à charge. Il s'agit notamment de fausses cartes d'identité, de gilets pare-balles, d'une carte du réseau ferré et d'un ouvrage intitulé "L'insurrection qui vient" (dont nous vous parlons ici) justifiant une action politique contre les réseaux de transport, ainsi que d'horaires de trains et d'outils, du type coupe-boulons ou pinces de forge, qui sont susceptibles d'avoir servi au sabotage."
"Nihilistes clandestins", "en rupture de ban"
Dans les premières heures suivant les arrestations, la
prudence a parfois été délaissée, au profit de quelques perles
sensationnalistes. Exemple dans l'article du Figaro consacré à l'affaire, qui accumule les poncifs sur l'extrême-gauche et "ces nihilistes
clandestins" qui "voulaient s'attaquer à un symbole de l'État" : "C'est
d'ailleurs dans ce petit village corrézien que les gendarmes ont appréhendé,
retranchés dans une ferme isolée, le «cerveau» et deux femmes membres présumées
du réseau. Présentés comme «appartenant à l'ultragauche, mouvance
anarcho-autonome», les suspects, en totale rupture de ban avec la société,
vivaient en communauté. (...) Embarqués dans un mode de vie altermondialiste,
vivotant pour certains du négoce de produits agricoles, fuyant le regard des
rares riverains qui les entouraient."
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Trois des membres de la "communauté",
censément "retranchée", "en rupture de ban avec la
société" et "fuyant les regards" avaient pourtant
rouvert l'épicerie du village et l'avaient transformée en café-station service. Mais cette épicerie était "tapie dans l'ombre". ... n'utilisaient ni téléphones portables, ni internet! |
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"Je connais nombre de gens très respectables qui
n'ont pas de portable ou qui n'utilisent pas internet, ironise Jean-Yves
Camus, politologue spécialiste des l'extrémisme, et abondamment interrogé par
les médias depuis le 11 novembre. C'est vrai que ce groupe tenait à sa
discrétion, mais on ne peut pas parler de clandestins à propos d'une mouvance
qui publie en libre accès sur le net la plupart de ses textes, voire qui les
distribue en queue de manifs !"
En l'occurrence, il semble même que le groupe aurait... publié un livre ! "Mais les
questions entourant l'extrême-gauche sont toujours très sensibles en France,
note Camus. Les journalistes m'interrogent régulièrement sur un
"retour" d'Action directe ou des mouvements terroristes
d'ultra-gauche. Paradoxalement, la question est bien moins passionnelle en Allemagne,
qui a pourtant été très marquée par les attentats de la Rote Armee
Fraktion."
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Et quand la télévision s'engouffre dans une actualité "brûlante",
elle retrouve certains de ses réflexes les moins pertinents. Jolie démonstration sur France 2, le 11 au soir |
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Le même expert dans tous les JT
Certains experts ont, eux, des choses à dire. C'est le cas
de Christophe Bourseiller, écrivain et auteur de plusieurs ouvrages dits "de
référence" sur l'extrême-gauche. Détenteur d'un rare savoir sur un sujet
méconnu, au profil par ailleurs atypique (prof à Sciences po, conseiller
éditorial pour "Ce soir ou jamais" sur France 3 et... comédien), il a
été submergé d'appels pour expliquer ce qu'était cette mouvance
"anarcho-autonome".
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"J'ai été réveillé le 11 au matin par une journaliste de RMC Info, qui me demandait de réagir sur une information dont je n'avais pas encore connaissance, raconte-t-il à @si. Et le cyclone a commencé. J'ai dû réaliser plus d'une dizaine d'interview en pour la radio, la télé, l'AFP et la presse écrite. Et j'en ai refusé une quinzaine. Mais je suis quand même passé au 20 heures des trois premières chaînes !"
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Dans toute ses interventions, Bourseiller est resté relativement
général, en devisant sur l'ultra-gauche mais sans s'avancer sur les cas
particulier du jour. "C'est somme toute une petite affaire montée en
épingle, et on ne sait même pas ce que ces gens pensent vraiment. Je ne veux
pas m'avancer en me basant uniquement sur les déclarations de la ministre de
l'Intérieur..."
Mise à jour - 13 novembre, 8h30 : Ajout de la seconde dépêche Reuters, où un haut magistrat affirme que des éléments à charge ont été découverts pendant les perquisitions.
le 05/12/2008
le 05/12/2008
le 12/11/2008


La preuve en images.