Etats généraux : qui veut gagner des millions ?
Sous les grands débats, la très opaque aide à la presseParfois, les coups d'éclat ont du bon. Ils permettent par exemple d'attirer l'attention sur des "détails" passés inaperçus et de délier les langues. Le 23 octobre, Mediapart a claqué la porte des états généraux de la presse après 17 minutes de participation. Ce coup d'éclat souligne un point discrètement laissé de côté dans les déclarations officielles, mais qui éclaire largement les positions de chacun : les sous! |
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Dans son article annonçant le départ de Mediapart des états généraux de la presse dès la
première réunion du "pôle" où il devait siéger, François Bonnet,
directeur éditorial du site d'info a glissé une phrase pleine de regret : "Plusieurs
journalistes présents, Laurent Joffrin, directeur de Libération, Pierre Haski,
directeur de Rue 89, Frédéric Filloux, ancien directeur de 20 minutes et
représentant du groupe norvégien Schibsted, Michel Delberghe, journaliste au
Monde et syndicaliste CFDT, ou Eric Marquis, représentant du SNJ, ne sont pas
intervenus."
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"Bien sûr, on n'est pas obligés d'être d'accord sur
tout, mais il y a des questions fondamentales, détaille Bonnet pour @si.
Nous estimons qu'il est impossible de discourir dans le flou pendant des
semaines pour que, finalement, les conseillers de l'Elysée décident de l'avenir
de notre profession. Je l'ai dit le 23 octobre et ma surprise, c'est qu'aucun
des présents n'a bougé. Pourtant, d'ordinaire, les journalistes qui étaient là
ne sont pas très éloignés de notre ligne éditoriale." Et lorsqu'on l'interroge sur les raisons qui pourraient pousser chacun à rester bien sagement assis autour de la table, il glisse : "Si pour obtenir des aides de l'Etat, il faut accepter un processus piloté par l'Elysée, cela pose un sacré problème ! " |
Bonnet suggère donc qu'il y aurait des négociations dans les coulisses des états généraux, par exemple au sein du pôle consacré aux "nouveaux modèles de la presse face au choc d'Internet", présidé par Bruno Patino (directeur de France Culture et ex-président du Monde interactif).
Certains participants seraient-ils présents uniquement dans le but de toucher
(ou de continuer à toucher) de l'argent de l'Etat ? "Il n'y a pas de
négociations secrètes, mais il est certain que Patino a déclaré à plusieurs
d'entre nous qu'il voulait proposer que les sites internet indépendants
bénéficient des mêmes avantages que ceux des journaux papier, et c'est tout à
son honneur", corrige un participant.
20 millions d'euros pour les journaux...
En cause ? Quelques-une des nombreuses aides à la presse
existant en France.
Comme le rappelait le récent rapport Giazzi sur les
"médias et le numérique" (dont nous vous parlions ici et disponible ici en PDF),
la loi de finances 2008
recense 282 millions d'euros consacrés aux aides à la presse, dont 20 millions
pour "le fonds d'aide à la modernisation de la presse quotidienne et assimilée d'information politique et
générale", et 500 000 euros pour "le fonds d'aide au développement des services en ligne des entreprises de presse".
En clair, une belle somme réservée aux journaux souhaitant se moderniser, notamment vers le multimédia. Et pour l'heure interdite aux sites d'informations, comme Mediapart, Rue 89, Bakchich ou... @rrêt sur images.
Selon diverses sources, Le Monde, Le Figaro et Libération auraient touché plusieurs centaines de milliers d'euros chacun pour les aider à refondre leurs sites internet. Les aides sont réparties par une "commission paritaire", chapeautée par un conseiller d'Etat.
... mais la repartition est secrete !
Mais quels journaux ? Combien ? Impossible d'en savoir plus.
Aussi étonnant que cela paraisse, la répartition de cette aide publique aux journaux n'est... pas publique. A la Direction du développement des médias, la service de
Matignon chargé de superviser le secteur des médias, on explique "que
les séances des commissions chargées de répartir les aides ne sont
pas publiques" et qu'il est donc impossible d'en dévoiler la teneur. Un
rapport est certes envoyé chaque année au ministère de la Culture, mais pas
moyen de l'obtenir rue de Valois. Et même le bureau de Patrice Martin-Lalande, le député UMP
chargé de rédiger le volet médias du projet de loi de finances 2008, est
incapable de préciser la ventilation des aides aux différents journaux.
"Cette opacité est pour le moins étonnante, s'indigne Pierre Haski, le président du directoire de Rue 89, lui aussi membre
du pôle de Patino. Nous avons effectivement un but en participant aux états généraux,
mais rien de secret. Nous allons essayer d'obtenir un traitement équitable pour
les sites d'info indépendants. Ce secteur en construction ne doit pas être la
victime collatérale du sauvetage de la presse, et il n'y aura personne d'autre
que nous pour en parler. Du coup, je ne vois pas en quoi Mediapart fait avancer
la cause en claquant la porte."
Qui informe ?
Mais attention, précise Haski, "en réclamant les
mêmes avantages financiers que les sites des journaux, nous ne quémandons pas
l'aumône, mais nous battons pour que notre statut soit reconnu". Et sa
position rencontre un écho favorable du côté d'autres professionnels, comme
Frédéric Filloux, ancien directeur de la rédaction de 20 minutes (toujours
salarié du groupe de presse norvégien Schibsted). Lui aussi participant des états
généraux, il soutient que"même s'il est malsain de dépendre des
subventions de l'Etat, il n'est pas normal que certains grands sites touchent
des subventions, alors que des petits sites indépendants, tenus par de vrais
journalistes, en sont privés".
La question est complexe : si Rue 89 ou @rrêt sur images bénéficiaient de cette "considération" étatique, pour quelles raisons les sites associatifs comme Acrimed, ou participatifs comme Agoravox, n'y auraient-ils pas droit ? Le débat tourne, tout simplement, autour de la définition de la mission d'information. Les journalistes doivent-ils exercer seuls cette mission ?
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Pour Henri Maler, d'Acrimed, "aucune association ne refuserait une aide de l'Etat, si elle lui était proposée. Mais qui décidera qu'Acrimed informe mieux, ou moins bien, que Me Eolas, par exemple ?" |
De toutes manières, le débat risque d'être vite tranché :
Mediapart et Rue89 devraient pouvoir obtenir leur statut sans trop de
difficultés, puisqu'ils peuvent être assimilés à la «presse quotidienne d'information politique et générale»,
qui bénéficie des aides. En revanche, Acrimed n'est pas une source
d'information quotidienne..."
Plus globalement, l'association de critique des médias se méfie "de
ces discussions où chacun tend sa sébile, ce qu'on ne peut pas leur
reprocher, sans parvenir à s'unir pour contrer le rouleau compresseur
de la concentration des médias voulue par Nicolas Sarkozy".
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Frédéric Filloux regrette en tout cas le départ de
Mediapart, "dont le modèle économique, original mais fragile, aurait
été un point de discussion intéressant pour les états généraux, et particulièrement pour notre pôle «presse et internet»".
Il l'avait déjà dit aux étudiants de
Sciences Po qui suivent les débats |
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Débats "ouverts" et (peut-être) filmés
Contacté par @si, Bruno Patino voit justement dans l'implication de
ces étudiants en journalisme la preuve que "les débats sont
ouverts" : "Les compte-rendus des débats sont postés sur le
site des états généraux,
et les étudiants de l'école de journalisme de Sciences Po, dont je suis le
directeur, racontent librement sur un blog ce qu'ils voient, sans relecture de ma part. Les
participants sont libres de répondre à toutes les interviews et de raconter la
teneur de leurs débats dans leurs articles ou sur leurs blogs."
Certes. Le site des étudiants relate en effet fidèlement l'incident déclenché par François Bonnet. Mais le site officiel, lui, n'en dit pas un mot.
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A propos, pourquoi avoir refusé à Mediapart le droit de filmer la
réunion ? Patino explique que les envoyés du cabinet de conseil McKinsey ont
refusé de rendre publique l'intégralité de leur présentation sur l'avenir de la
presse, proposée ici gratuitement, mais qu'ils font habituellement payer fort
cher. Et si à l'Elysée, les organisateurs des débats semblent peu enclins à permettre la diffusion intégrale des séances, "pour ne pas perturber l'efficacité et la fluidité des débats", Patino assure que les caméras ne seront pas automatiquement proscrites lors des prochaines réunions. "Nous ne fonctionnons pas en vase clos, jure-t-il. D'ailleurs, si @rrêt sur images a envie de venir raconter comment tout ça se passe, vous êtes les bienvenus." |
le 11/11/2009
le 11/11/2009
le 24/10/2008





