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Silence, Sarkozy sauve la presse !
Le pouvoir et les groupes de presse organisent des Etats généraux...sans les journalistes, ni les lecteurs. Sous les grands débats, des affaires...de gros sous.
Publié le 29/10/2008  Alimenté le 15/01/2010
enquête le 28/10/2008 par Dan Israel

Etats généraux : qui veut gagner des millions ?

Sous les grands débats, la très opaque aide à la presse

Parfois, les coups d'éclat ont du bon. Ils permettent par exemple d'attirer l'attention sur des "détails" passés inaperçus et de délier les langues. Le 23 octobre, Mediapart a claqué la porte des états généraux de la presse après 17 minutes de participation.

Ce coup d'éclat souligne un point discrètement laissé de côté dans les déclarations officielles, mais qui éclaire largement les positions de chacun : les sous!
Etats généraux de la presse


Dans son article annonçant le départ de Mediapart des états généraux de la presse dès la première réunion du "pôle" où il devait siéger, François Bonnet, directeur éditorial du site d'info a glissé une phrase pleine de regret : "Plusieurs journalistes présents, Laurent Joffrin, directeur de Libération, Pierre Haski, directeur de Rue 89, Frédéric Filloux, ancien directeur de 20 minutes et représentant du groupe norvégien Schibsted, Michel Delberghe, journaliste au Monde et syndicaliste CFDT, ou Eric Marquis, représentant du SNJ, ne sont pas intervenus."


François Bonnet
"Bien sûr, on n'est pas obligés d'être d'accord sur tout, mais il y a des questions fondamentales, détaille Bonnet pour @si. Nous estimons qu'il est impossible de discourir dans le flou pendant des semaines pour que, finalement, les conseillers de l'Elysée décident de l'avenir de notre profession. Je l'ai dit le 23 octobre et ma surprise, c'est qu'aucun des présents n'a bougé. Pourtant, d'ordinaire, les journalistes qui étaient là ne sont pas très éloignés de notre ligne éditoriale."

Et lorsqu'on l'interroge sur les raisons qui pourraient pousser chacun à rester bien sagement assis autour de la table, il glisse : "Si pour obtenir des aides de l'Etat, il faut accepter un processus piloté par l'Elysée, cela pose un sacré problème ! "

Bonnet suggère donc qu'il y aurait des négociations dans les coulisses des états généraux, par exemple au sein du pôle consacré aux "nouveaux modèles de la presse face au choc d'Internet", présidé par Bruno Patino (directeur de France Culture et ex-président du Monde interactif).

Certains participants seraient-ils présents uniquement dans le but de toucher (ou de continuer à toucher) de l'argent de l'Etat ? "Il n'y a pas de négociations secrètes, mais il est certain que Patino a déclaré à plusieurs d'entre nous qu'il voulait proposer que les sites internet indépendants bénéficient des mêmes avantages que ceux des journaux papier, et c'est tout à son honneur", corrige un participant.


20 millions d'euros pour les journaux...

En cause ? Quelques-une des nombreuses aides à la presse existant en France.

Comme le rappelait le récent rapport Giazzi sur les "médias et le numérique" (dont nous vous parlions ici et disponible ici en PDF), la loi de finances 2008 recense 282 millions d'euros consacrés aux aides à la presse, dont 20 millions pour "le fonds d'aide à la modernisation de la presse quotidienne et assimilée d'information politique et générale", et 500 000 euros pour "le fonds d'aide au développement des services en ligne des entreprises de presse".

En clair, une belle somme réservée aux journaux souhaitant se moderniser, notamment vers le multimédia. Et pour l'heure interdite aux sites d'informations, comme Mediapart, Rue 89, Bakchich ou... @rrêt sur images.

Selon diverses sources, Le Monde, Le Figaro et Libération auraient touché plusieurs centaines de milliers d'euros chacun pour les aider à refondre leurs sites internet. Les aides sont réparties par une "commission paritaire", chapeautée par un conseiller d'Etat.

 

... mais la repartition est secrete !

Mais quels journaux ? Combien ? Impossible d'en savoir plus.

Aussi étonnant que cela paraisse, la répartition de cette aide publique aux journaux n'est... pas publique. A la Direction du développement des médias, la service de Matignon chargé de superviser le secteur des médias, on explique "que les séances des commissions chargées de répartir les aides ne sont pas publiques" et qu'il est donc impossible d'en dévoiler la teneur. Un rapport est certes envoyé chaque année au ministère de la Culture, mais pas moyen de l'obtenir rue de Valois. Et même le bureau de Patrice Martin-Lalande, le député UMP chargé de rédiger le volet médias du projet de loi de finances 2008, est incapable de préciser la ventilation des aides aux différents journaux.

"Cette opacité est pour le moins étonnante, s'indigne Pierre Haski, le président du directoire de Rue 89, lui aussi membre du pôle de Patino. Nous avons effectivement un but en participant aux états généraux, mais rien de secret. Nous allons essayer d'obtenir un traitement équitable pour les sites d'info indépendants. Ce secteur en construction ne doit pas être la victime collatérale du sauvetage de la presse, et il n'y aura personne d'autre que nous pour en parler. Du coup, je ne vois pas en quoi Mediapart fait avancer la cause en claquant la porte."


Qui informe ?


Mais attention, précise Haski, "en réclamant les mêmes avantages financiers que les sites des journaux, nous ne quémandons pas l'aumône, mais nous battons pour que notre statut soit reconnu". Et sa position rencontre un écho favorable du côté d'autres professionnels, comme Frédéric Filloux, ancien directeur de la rédaction de 20 minutes (toujours salarié du groupe de presse norvégien Schibsted). Lui aussi participant des états généraux, il soutient que"même s'il est malsain de dépendre des subventions de l'Etat, il n'est pas normal que certains grands sites touchent des subventions, alors que des petits sites indépendants, tenus par de vrais journalistes, en sont privés".

La question est complexe : si Rue 89 ou @rrêt sur images bénéficiaient de cette "considération" étatique, pour quelles raisons les sites associatifs comme Acrimed, ou participatifs comme Agoravox, n'y auraient-ils pas droit ? Le débat tourne, tout simplement, autour de la définition de la mission d'information. Les journalistes doivent-ils exercer seuls cette mission ?

Acrimed - logo
Pour Henri Maler, d'Acrimed, "aucune association ne refuserait une aide de l'Etat, si elle lui était proposée. Mais qui décidera qu'Acrimed informe mieux, ou moins bien, que Me Eolas, par exemple ?"

De toutes manières, le débat risque d'être vite tranché : Mediapart et Rue89 devraient pouvoir obtenir leur statut sans trop de difficultés, puisqu'ils peuvent être assimilés à la «presse quotidienne d'information politique et générale», qui bénéficie des aides. En revanche, Acrimed n'est pas une source d'information quotidienne..."

Plus globalement, l'association de critique des médias se méfie "de ces discussions où chacun tend sa sébile, ce qu'on ne peut pas leur reprocher, sans parvenir à s'unir pour contrer le rouleau compresseur de la concentration des médias voulue par Nicolas Sarkozy".

Frédéric Filloux regrette en tout cas le départ de Mediapart, "dont le modèle économique, original mais fragile, aurait été un point de discussion intéressant pour les états généraux, et particulièrement pour notre pôle «presse et internet»".

D'autant que, selon lui, les débats ne sont pas aussi verrouillés que Mediapart l'a affirmé. "Personne ne nous demandera de voter des motions à l'unanimité et les divergences de chacun seront exprimées, assure-t-il. On ne peut pas prétendre avoir plein d'idées et ne pas se saisir de l'occasion pour les exprimer."

Il l'avait déjà dit aux étudiants de Sciences Po qui suivent les débats picto



Débats "ouverts" et (peut-être) filmés

Contacté par @si, Bruno Patino voit justement dans l'implication de ces étudiants en journalisme la preuve que "les débats sont ouverts" : "Les compte-rendus des débats sont postés sur le site des états généraux, et les étudiants de l'école de journalisme de Sciences Po, dont je suis le directeur, racontent librement sur un blog ce qu'ils voient, sans relecture de ma part. Les participants sont libres de répondre à toutes les interviews et de raconter la teneur de leurs débats dans leurs articles ou sur leurs blogs."

Certes. Le site des étudiants relate en effet fidèlement l'incident déclenché par François Bonnet. Mais le site officiel, lui, n'en dit pas un mot.


Bruno Patino sur notre plateau
A propos, pourquoi avoir refusé à Mediapart le droit de filmer la réunion ? Patino explique que les envoyés du cabinet de conseil McKinsey ont refusé de rendre publique l'intégralité de leur présentation sur l'avenir de la presse, proposée ici gratuitement, mais qu'ils font habituellement payer fort cher.

Et si à l'Elysée, les organisateurs des débats semblent peu enclins à permettre la diffusion intégrale des séances, "pour ne pas perturber l'efficacité et la fluidité des débats", Patino assure que les caméras ne seront pas automatiquement proscrites lors des prochaines réunions. "Nous ne fonctionnons pas en vase clos, jure-t-il. D'ailleurs, si @rrêt sur images a envie de venir raconter comment tout ça se passe, vous êtes les bienvenus."
Mots-clés : Bonnet, Etats généraux de la Presse, Filloux, Haski, Mediapart, Patino, Rue89



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