Suicide de détenus : le ministère juge les médias responsables
...et va se taire, encore davantage qu'avant|
Pourquoi les détenus se suicident-ils ? D'après l'administration pénitentiaire (AP) française, les médias sont en partie responsables. En donnant trop d'écho aux suicides, ils alimenteraient le phénomène. C'est le point de vue du professeur Terra, le psychiatre qui conseille l'AP sur cette question ; c'est aussi le point de vue de Claude d'Harcourt, directeur de l'administration pénitentiaire ... ... interrogé ici sur TF1 le 19 octobre 2008
|
|
Conséquence : l'administration va restreindre sa communication. L'AP de Lille (le 93e suicide de détenu depuis début 2008 a eu lieu dans le Pas-de-Calais) a d'ores et déjà annoncé qu'elle "ne ferait plus de commentaires sur les suicides".
En quoi consiste, d'ordinaire, la communication de l'AP à ce sujet ? Dans ce milieu opaque, où s'informent les journalistes ? Plus généralement, est-il possible, en France aujourd'hui, de traiter du quotidien carcéral ?
"La prison n'est pas un sujet populaire", écrivait le 6 août Alain Salles, le journaliste du Monde spécialisé dans les questions judiciaires, dans un article consacré au projet de loi pénitentiaire de Rachida Dati. C'était avant la multiplication spectaculaire, début octobre, des suicides qui touchent les prisons françaises. Depuis, les dépêches s'accumulent, reprises en temps réel sur les sites de journaux ; et les télés, d'ordinaire peu préoccupées par la question carcérale, se risquent à quelques sujets (on en recense six depuis début octobre dans les 20 heures des trois premières chaînes, dont trois consacrés aux réactions de Rachida Dati).
Première question : comment les journalistes apprennent-ils ces suicides ?
La direction centrale de l'administration pénitentiaire est dotée d'un service de communication. Mais ça n'est pas de là que "sort" l'info. L'AFP et les radios locales – ce sont en général les premiers médias au courant – sont prévenus par leurs réseaux d'acteurs de terrain : "Il y a d'abord les pompiers et les syndicats de personnels pénitentiaires qui nous alertent. Ensuite, il arrive au Parquet de faire des conférences de presse, explique Thérèse Jauffret, de l'AFP Strasbourg. On cherche à faire confirmer à l'administration pénitentiaire, mais ils sont rarement joignables, et nous répondent parfois qu'ils ne sont pas au courant."
Une discrétion confirmée par Yohan Nicolas, un des journalistes qui suit ces questions pour France Bleu Alsace : "Lors du premier suicide [de la "vague" qui touche les prisons de l'Est de la France], l'AP n'a rien voulu nous dire. Plus récemment, ils ont bien voulu en confirmer un, mais il me semble qu'ils s'étaient trompés sur l'heure exacte. En règle générale, c'est le black-out de leur part."
Il existe, depuis 2001, une commission spéciale dédiée aux suicides de détenus. Intitulée "commission centrale de suivi des actes suicidaires en milieu carcéral", elle est chargée entre autres de "veiller à ce que tous les décès par suicide soient effectivement recensés". Problème : outre la Garde des Sceaux, personne n'a connaissance de son travail, puisque ses rapports ne sont pas publics. La seule trace officielle de cette commission pour le grand public est le bulletin officiel qui porte mention de sa création et de ses objectifs.
Le goût du secret de l'administration pénitentiaire n'a pas empêché la plupart des médias de relater ces suicides, insistant sur leur nombre et leur proximité dans le temps : "loi des séries", "liste noire", "épidémie", ... Mais aussi dramatique que soit la situation, elle n'est pas inédite. On compte aujourd'hui 93 suicides depuis début 2008 – ce qui constitue une augmentation par rapport à 2006 et 2007 ; mais il y en a eu 122 pour l'année 2005. Pourtant, à l'époque, pas de soubresaut médiatique constaté.
|
|
Pourquoi les journalistes choisissent-ils de traiter un suicide et pas un autre ? "Pour moi, c'est inexplicable, si ce n'est par un effet de mode ou d'entraînement, comme ce qui se passe aujourd'hui. C'est très rare qu'un cas particulier attire l'attention des journalistes", note Patrick Marest, délégué de l'OIP (Observatoire international des prisons).
La multiplication des reportages "peut être déclenchée par le biais d'une statistique", explique aussi Marest. De fait, TF1, France 2 et France 3 ont tous trois consacré un sujet (ou une brève, dans le cas de France 2) au "90 ème suicide de détenu" depuis le début de l'année. |
Les décisions comme celle de la Cour Européenne des droits de l'Homme, qui a condamné le 16 octobre la France pour "traitement inhumain" pour avoir placé en 2000 un détenu à l'isolement en dépit de son caractère psychotique (l'homme s'était pendu dans sa cellule), peuvent aussi attirer l'attention des médias, relève enfin le délégué de l'OIP.
Alain Salles, du Monde, précise : "Les médias généralistes, après avoir été alertés par l'AFP ou la presse locale, creusent sur les circonstances des suicides auprès des familles, des avocats ou de l'OIP. Ensuite, on traite le sujet si on a des informations particulières, quand ça met en évidence un drame, un dysfonctionnement." Concernant la vague de suicides dont on parle en ce moment, "la médiatisation a aussi démarré parce que ça concernait des mineurs, juge Salles. Le suicide de février à l'EPM de Meyzieu était tout de même le premier suicide réussi de mineur depuis 2004."
Des journalistes trop superficiels ?
Interrogés sur le traitement médiatique de la question carcérale, plusieurs spécialistes des prisons regrettent le manque de profondeur et de curiosité des journalistes : "Parfois, l'OIP alerte les médias à propos de suicides très parlants, et ça fait flop", remarque Patrick Marest.
|
Véronique Vasseur, médecin hospitalier, membre de l'OIP, et auteure du très remarqué Médecin-chef à la prison de la santé (livre qui a provoqué à sa sortie en 2000 de vives réactions chez les pouvoirs publics et les hommes politiques), juge que les médias "ne vont pas au fond des choses". Le livre de Véronique Vasseur, paru aux éditions du Cherche-Midi "On parle de la prison quand il y a des suicides ou des évasions. C'est de l'évènement pur, il y a très peu de débats de société. Alors qu'il y aurait de quoi dire !", explique la médecin. Comme par exemple, sur "certaines décisions récentes, qui sont passées complètement inaperçues". Ainsi, précise Vasseur, "une circulaire parue il y a quelques semaines fait du directeur de prison le seul maître à bord ; il va pouvoir désormais prendre des décisions même contre l'avis des médecins." Information mentionnée par Alain Salles (encore lui) dans un article daté du 24 septembre.
|
|
Il existe des contre-exemples à ce supposé "manque de profondeur" des journalistes. Exemple parmi d'autres : Olivier Bertrand, correspondant de Libération à Lyon, qui publiait en octobre un – remarquable – portrait de Vincent Stasi, un ancien détenu brisé par son séjour en prison. Comment a-t-il pu entrer en contact avec l'ex-prisonnier ? Le journaliste souhaite préserver ses sources, mais explique : "Vincent Stasi voulait témoigner : il a contacté la Halde, il a contacté la presse. Une fois qu'il est sorti de prison, j'ai pu aller le rencontrer à l'hopital."
|
Ca n'est pas la première fois que le journaliste de Libération fait un reportage fouillé sur des sujets sensibles (voir par exemple cet article de février sur Julien, l'adolescent qui s'est pendu à l'EPM de Meyzieu). Pourtant, Olivier Bertrand assure entretenir "d'assez bonnes" relations avec l'administration publique. Il explique pourquoi : "En décembre 2007, j'ai fait un article sur une expérience menée à la prison de Villefranche : le « quartier d'arrivants ». Une initiative vraiment exemplaire. Eh bien à la prison, maintenant, ils ont toujours les deux pages de cet article scotchés au mur." L'article en question, sur le blog de Libé-Lyon |
Un bon contact qui a permis au journaliste de gagner la confiance des responsables de la communication de l'AP : "Quand ils ont décidé d'ouvrir des EPM à quatre quotidiens nationaux, j'ai pu aller voir celui de Meyzieu, où il y avait eu un suicide de mineur. J'étais quand même bien encadré, avec les responsables de la communication de la PJJ et de la direction régionale de l'AP sur les talons."
Pour le journaliste, il se peut que l'AP accepte de montrer certaines réalités pour "peser sur le jeu politique" : "Montrer des choses qui ne vont pas, c'est une manière de demander plus de moyens."
Poursuivie en justice par 339 surveillants
Pour d'autres, cela s'est moins bien passé. Elisabeth Fleury, journaliste au Parisien, a interviewé en novembre 2006 un ex-détenu qui, à l'instar de Vincent Stasi, avait subi de difficiles conditions de détention. "Guy-Charles", incarcéré dix-huit mois à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, lui a raconté les trafics et les violences sexuelles. Conséquence : 339 surveillants de Fleury-Mérogis ont porté plainte contre la journaliste, s'estimant diffamés. Le tribunal correctionnel d'Evry a jugé la plainte irrecevable ; mais l'avocat des surveillants a annoncé son intention de faire appel. Elisabeth Fleury ne peut s'empêcher de s'interroger sur ce recours collectif : "339 surveillants, ça ne se trouve pas comme ça. La plupart sont affiliés FO. Ce sont des supputations, mais on pourrait imaginer que dans le cadre des négociations permanentes qui ont lieu entre l'AP et les syndicats (à propos du temps de travail et des congés), l'administration fasse remarquer : « Tiens, vous n'avez pas réagi à cet article ?». Ca marche au bâton et à la carotte, dans ce milieu."
Une opacité à laquelle Elisabeth Fleury s'est heurtée en d'autres occasions. "Lorsque Claude d'Harcourt est arrivé à son poste, il a organisé quelques déjeuners avec des journalistes, raconte-t-elle. Comme j'étais invitée, j'en ai profité pour lui demander l'autorisation de visiter le Centre national d'observation (CNO) de Fresnes, ou Fleury-Mérogis. Il m'a répondu : « Arrêtez avec ces prisons mythologiques », et m'a proposé le centre pénitentiaire de Meaux-Choconin, une prison considérée comme modèle par l'administration."
L'AP aurait tout à gagner à mieux communiquer, d'après les journalistes. "A ne rien dire, ils alimentent la machine à fantasmes, raconte Fleury. Il est tellement difficile pour les familles de détenus suicidés d'avoir accès aux informations que nombre d'entre elles sont persuadées que leur proche a été assassiné."
L'AP "fait de gros efforts" sur la communication
|
Pour la responsable de la communication de l'administration pénitentiaire, Jocelyne Randé, contactée par @si, l'AP fait de "gros efforts" pour travailler en toute transparence : "Nous répondons à quasiment toutes les demandes. De janvier à septembre 2008, nous avons reçu 1498 demandes d'entretiens ou visites. Nous en avons accordé 1034. Nous faisons vraiment de gros efforts en communication, et je suis toujours frustrée quand des journalistes me disent « on ne peut rien faire ! »".
|
Sur la question des suicides en particulier, l'AP semble assumer sa discrétion : "Nous avons évalué la couverture médiatique pour octobre. Il y a eu 11 heures de radio consacrées à cette question (2h50 de radio nationale, et 8 heures de radios régionales), et 2h30 de télévision. Cette surmédiatisation entraîne des envies de passer à l'acte."
Le professeur en psychiatrie Jean-Louis Terra, qui travaille de longue date sur la question des suicides avec l'administration, a publié le 24 octobre un communiqué pour pointer ces dangers :
"Si les grandes causes du suicide sont les souffrances personnelles, le geste peut être freiné ou précipité par des facteurs extérieurs, comme la façon dont les suicides sont relatés. Les médias ont un rôle positif à jouer dans la prévention du suicide en expliquant les facteurs de risque et les recours possibles en cas de détresse psychique majeure. Au contraire, une «contagion suicidaire» a pu être constatée et démontrée quand le suicide est relaté comme un fléau qui touche une collectivité", explique-t-il, conseillant :
"A l’heure actuelle, il semble essentiel de faire acte de prudence dans les messages transmis. Reçus avec une acuité toute particulière par des personnes détenues actuellement suicidaires, ils peuvent, selon leur contenu, les influencer dans la réalisation, ou non, de leur geste ultime."
C'est sur cette base que l'AP a pris la décision de fermer totalement le robinet à informations sur les suicides (qui ne coulait déjà que parcimonieusement, comme on l'a vu), sauf dans le cadre d'émissions "de fond" (Ripostes, ...). Reste à savoir si ce mutisme permettra d'enrayer la "série noire" dans les prisons françaises.
le 17/02/2009
le 25/10/2008
le 12/02/2008






