"Carnets Bertrand" : itinéraire d'une révélation
Comment sont-ils arrivés jusqu'aux Unes de la presse ?"Comment des documents privés saisis chez moi ont-ils pu se retrouver dans la presse ?" Avec une question faussement banale glissée au début d'une interview de contre-attaque accordée à L'Express, Yves Bertrand met le doigt sur le cœur du problème. Comment ses 23 carnets personnels, saisis par la Justice, ont-ils pu "fuiter" jusque dans les colonnes du Point, du Canard enchaîné ou de Libération ?
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Mardi 21 octobre, l'ex-directeur des RG a répondu dans l'Express aux attaques et aux dépôts de plainte qui ont suivi la publication, le 9 octobre par Le Point, d'une bonne partie des rumeurs invérifiables qui remplissaient ses carnets (nous le racontons en détail par là). Au vu des ragots auxquels il semblait s'intéresser, Bertrand est soupçonné d'avoir fait partie d'un "cabinet noir" aux ordres de Dominique de Villepin, chargé de contrer tous ceux qui menaçaient politiquement Jacques Chirac, comme Charles Pasqua, Lionel Jospin ou Nicolas Sarkozy. Certains croient voir sa main dans la constitution des faux listings de Clearstream, qui accusaient entre autres Sarkozy. Dans l'interview, Bertrand annonce notamment avoir déposé "une plainte pour violation du secret de l'instruction". Saisis par la justice en janvier 2008 dans le cadre de l'affaire Clearstream, ses fameux cahiers n'auraient théoriquement jamais du atterrir entre les mains de journalistes. |
Mis à part les quelques pages concernant Clearstream, qui ont été
versées au dossier d'instruction, ils étaient en effet placés sous scellés dits
"ouverts" au Palais de justice de Paris. "Concrètement,
décrypte Eric Decouty, journaliste d'investigation à Marianne, cela
signifie que seuls les avocats des parties de l'affaire y avaient
accès, après demande au juge d'instruction et signature d'une feuille
d'émargement. Il était autorisé de prendre des notes, mais pas de faire de
copies des pages."
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Est-ce ainsi que les révélations ont démarré ? Notons que les premiers extraits des carnets de Bertrand sont sortis le 30 septembre sur le site internet du Point, puis le lendemain dans Le Canard enchaîné. Voici l'article du Canard Dans les deux cas, les journalistes se sont concentrés sur
un point : les mystérieuses notations de Bertrand concernant des rendez-vous
avec le juge Courroye en 2000, qui coïncident avec le début de l'instruction du
juge dans une complexe affaire, dont le procès qui s'est ouvert le 6 octobre,
et qui est fort bien résumée par le Nouvel Observateur,
l'"Angolagate". |
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Manipulations
Des esprits mal intentionnés pourraient voir dans les
rendez-vous de Bertrand et Courroye, que les deux intéressés nient
formellement, la preuve que les RG ont "tuyauté" le juge pour le
lancer sur la piste de Pasqua. A l'époque, Pasqua était fort de son bon
résultat aux élections européennes de 1999, et menaçait de se lancer dans la
course présidentielle de 2002 face à Chirac. Les rendez-vous
hypothétiques étaient tout à fait légaux, mais le juge ne les a pas signalés
dans le dossier de l'instruction, alors que la loi lui imposait de le faire... Si
les rencontres étaient avérées, ce point de procédure suffirait à faire capoter
le procès de l'Angolagate.
Et qui pourrait avoir intérêt à faire capoter ce procès ?
Un des prévenus par exemple. Pour un journaliste qui fréquente Yves
Bertrand depuis plus de dix ans, "cela sent la manipulation de la part
de Pasqua, cible principale dans ce procès, qui s'est ouvert huit jours après
l'article du Point.fr..."
Plusieurs autres journalistes indiquent à @si qu'à la fin de
l'été 2008, "une des parties a effectivement fait le tour de plusieurs
rédactions avec les extraits cités par LePoint.fr et le Canard".
Dans les deux rédactions, le "secret des sources" est invoqué
pour ne pas détailler, mais selon nos recoupements, plutôt que Pasqua, il
pourrait s'agir d'Allain Guilloux, l'avocat fiscaliste de Falcone et Gaydamak,
lui aussi sur le banc des accusés de l'Angolagate.
Par ailleurs, Guilloux est
aussi visé par la procédure dans l'affaire Clearstream, et a porté plainte pour
dénonciation calomnieuse dans cette affaire. En tant que partie civile, il a
donc accès aux carnets de Bertrand.
Allain Guilloux n'a pas souhaité répondre à nos questions,
mais il a publiquement dénoncé à plusieurs reprises l'influence des RG et
d'Yves Bertrand sur le juge Courroye, par exemple dans Le JDD le 23 mars, dans France Soir le 6 octobre,
ou... dans Le Point le 9.
"Brouiller" le procès
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Guilloux, ou une quelconque autre partie civile, pourrait
donc être celui qui a alimenté la presse en extraits. Mais il semble douteux
que le copieux dossier du Point soit nourri exclusivement de cette
façon. L'hebdomadaire précise d'ailleurs avoir "pu consulter dans leur intégralité le contenu" des
carnets. Mais encore ? "La protection de nos sources nous interdit
formellement d'en dire plus", oppose Christophe Labbé, l'un des trois
rédacteurs du dossier.
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Dans son édition du 16 octobre, Le Nouvel observateur a, lui, publié deux pages de ces carnets, pour accompagner un long article de Serge Raffy consacré aux relations entre Bertrand et Dominique de Villepin.
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Pour le journaliste de Libération Renaud Lecadre, qui
a lui aussi publié des extraits des carnets, ces facs-similés n'ont qu'une seule
source possible : "Seul le Parquet est habilité à demander une copie de
documents placés sous scellés, explique-t-il à @si. Et en l'occurrence,
une demande a été faite en ce sens le 26 septembre." Soit quelques
jours avant que les premiers extraits ne sortent dans la presse.
Il sous-entend
voir là la patte de Nicolas Sarkozy (le parquet étant hiérarchiquement soumis au pouvoir). D'autant que dans le procès du trafic
d'armes vers l'Angola, le Parquet a brutalement "viré sa cuti",
indique-t-il. "Après avoir refusé pendant plusieurs mois de verser les
carnets au dossier de l'instruction, le procureur a finalement accepté lundi 21
octobre, juste après le dépôt de plainte de Nicolas Sarkozy." Ce que
confirme le compte-rendu d'audience du Monde, daté du 21 octobre.

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La chroniqueuse judiciaire Pascale Robert-Diard y souligne que le procès "n'en
finit pas de s'enrichir d'épisodes destinés à retarder, empêcher ou à tout le
moins brouiller l'examen au fond de ce gigantesque dossier de trafic d'armes. On
ne saurait mieux accréditer l'idée que l'instruction publique de cette affaire
dérange et pas seulement la quarantaine de prévenus qui comparaissent pour
trafic d'armes, corruption, trafic d'influence, recel d'abus de confiance ou
abus de biens sociaux."
C'est Eric Decouty qui se colle à la traduction des
sous-entendus. "En clair, Sarkozy semble avoir promis à l'Angola que ce
procès, initié sous l'ère Jospin, ne serait pas trop dommageable pour le pays
africain. Il fait mine de découvrir dans la presse les ragots que Bertrand
colporte contre lui, alors qu'il aurait tout à fait pu les connaître, puisqu'il
a porté plainte dans l'affaire Clearstream. Mais en portant plainte contre Bertrand,
il pousse à ce que les carnets soient versés au débat et brouille le
fonctionnement du procès."
L'ombre de Sarkozy planerait-elle encore une fois ? Au Point,
le commentaire est cryptique : "Quand on sait comment nous nous sommes
procurés les documents, avec tout les hasards qui président à l'investigation,
ces affirmations font sourire..."
MISE A JOUR 23 OCTOBRE : Ajout des facs-similés des carnets, publiés dans le Nouvel Observateur du 16 octobre.
Après cette haletante traque des sources, ne manquez pas le récit de notre enquête forcenée pour dénicher les noms des journalistes qui auraient été payés par les RG...
le 24/10/2008
le 22/10/2008
le 21/10/2008





La voici.