Comment parler des "carnets Bertrand" ?
Pincettes de rigueur, pour relayer les rumeurs véhiculées par l'ex-patron des RGIls se sont invités officiellement dans le débat public, et
avec eux, mille rumeurs sordides et invérifiables...
Lundi 20 octobre, les
avocats de la défense dans le procès de l'"Angolagate" ont obtenu que
soient versés au dossier d'instruction les carnets d'Yves Bertrand, directeur des renseignements généraux de 1992 à
2004. Ces 23 carnets, dont le contenu a été révélé par Le Point, sont
désormais à la disposition de toutes les parties du procès. Le risque est donc
grand de voir se braquer les projecteurs sur les ragots et les bruits d'alcôve
dont ils sont truffés. Et qui avaient été jusqu'à présent manipulés avec des
pincettes par les quelques journalistes les ayant publiés...
Dans son édition du 9 octobre, Le Point consacre dix pages aux "carnets noirs de la République", qu'il a "pu consulter dans leur intégralité". Rédigés par Bertrand entre 1998 et 2003, et saisis en janvier par la justice dans le cadre de l'enquête sur l'affaire Clearstream, ils contiennent, entre "les rendez-vous d'Yves Bertrand chez le dentiste, le relevé de ses comptes bancaires, la liste des courses ou la litière du chat à changer" nombre de rumeurs, pour la plupart invérifiables, concernant une multitude d'hommes politiques ou de personnalités en vue. Bertrand y note par exemple qu'il a rencontré le juge Philippe Courroye, chargé de l'instruction de l'Angolagate, sans que ce dernier ne le signale comme il en avait l'obligation. C'est ce point précis qui intéresse les prévenus du procès. Mais Courroye est très loin d'être le seul visé : "La bisexualité de tel ministre, la consommation de cocaïne ou les problèmes fiscaux de tel autre, l'ardoise laissée par un ancien Premier ministre dans un grand hôtel parisien... tout y est", résume Le Point. |
![]() |
Les différents articles, qui n'incluent pas de fac-similé
des carnets, sont tous signés Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia
Recasens, permanents du service Société du Point. Ils dénoncent le
fonctionnement d'une "police politique qui n'hésitait pas à regarder
par les trous de serrure" et accréditent globalement la thèse de ceux
qui, "à gauche comme à droite, soupçonnent Yves Bertrand d'avoir été la
pièce maîtresse d'un cabinet noir piloté par Dominique de Villepin au service
de Jacques Chirac".
Le 16 octobre, l'entourage de Nicolas Sarkozy annonce qu'il a porté plainte contre Yves Bertrand pour "dénonciation
calomnieuse", "faux et usage", "recel" et "atteinte à l'intimité de la vie privée". Ont suivi le
député PS Arnaud Montebourg, le sénateur UMP Charles Pasqua, mais aussi Arcadi
Gaydamak et Pierre Falcone, prévenus dans le cadre de l'Angolagate et cités par
Bertrand, selon Le Point.
Anonymat et négociations
Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que les
journalistes ont pris des pincettes pour évoquer les différentes rumeurs qu'ils
relaient. Dans leur article qui évoque le plus directement les coucheries et
les affaires de mœurs,
les trois rédacteurs du Point ne citent pas de noms.
Mais ils détaillent
néanmoins certaines notes scabreuses : "«Il prend une chambre à l'hôtel
Prince-de-Galles à 16 heures. » Voilà ce qu'écrit le patron des RG en avril
2001 à propos d'une personnalité politique montante, aujourd'hui ministre. Suit
le nom de la jeune femme qui l'accompagne dans la chambre. Une journaliste très
en vue. (...) Mai 2002, Yves Bertrand relève à propos d'un notable de l'UMP qu'il
est « bisexuel » et indique l'adresse de sa garçonnière parisienne. Avec ces
précisions : «un blondinet», «il lui achète des fringues». Quant à sa compagne
de l'époque, il mentionne qu'elle « a des problèmes fiscaux ». Sur d'autres
pages, le même homme politique se retrouve sous la plume de Bertrand mêlé à une
partie fine à Cannes dans la villa d'un élu local. (...) En septembre 1999,
Yves Bertrand note scrupuleusement que telle ministre socialiste est tenue «par
le cul et la cocaïne»."

L'hebdomadaire indique, sans préciser, que quatre ministres de l'actuel
gouvernement sont visés, "sans oublier l'actuel président de la
République". "Nous voulions raconter comment fonctionne, dans une
démocratie, une police administrative, et comment elle influe sur la politique",
explique à @si Christophe Labbé. Nous avions la volonté de donner le moins
de noms possible, pour que ceux qui ont été visés par Bertrand ne subissent
pas de double peine. Mais nous étions aussi obligés d'en écrire quelques-uns
noir sur blanc pour crédibiliser notre propos."
Comment choisir ces noms ? Les dix pages du Point sont en fait le fruit d'"environ un mois" de négociations avec
les personnes citées dans les carnets : "Nous avons appelé quasiment
tous ceux que nous voulions citer. Beaucoup ont refusé, nous ne donnons donc
pas leurs noms. Certains, très rares, comme la sœur de Lionel Jospin, ont
accepté après discussion de quel extrait des carnets serait diffusé.".
Conformément à l'éthique journalistique, la réaction d'Yves Bertrand
est également publiée : "Ce n'est pas parce que j'écris sur untel ou
unetelle que c'est parole d'Evangile. Ces carnets qui ont un caractère privé
sont à considérer comme des brouillons. Il s'agit d'un outil de travail, on ne
peut pas en interpréter le contenu."
|
Le journaliste assure ne pas "avoir donné en pâture
les écrits les plus graveleux de Bertrand", mais surtout s'être assuré
en amont que ces carnets n'étaient pas de simples divagations. On pourrait en effet le craindre, en se remémorant une interview datant d'il y a un an de Bertrand sur
France 3. Pour le plaisir, la vidéo est ici |
"Manoeuvres de basse police"
Mais pas de délire dans ces carnets, jurent les journalistes
du Point. Auteurs de Place Beauvau (éd. Robert Laffont), un livre
sur les pratiques louches de la police qui avait fait du bruit en 2006, ils ont
réactivé leurs "réseaux policiers" pour vérifier que les
carnets de Bertrand correspondaient bien aux enquêtes menées par les RG à
l'époque.
Christophe Labbé revendique quatre exceptions à la règle que
Le Point s'est fixé : "D'abord, puisqu'elle défendait
l'établissement du fichier Edvige, nous avons indiqué nommément que la ministre de
l'Intérieur Michelle Alliot-Marie était visée sans lui demander d'autorisation, mais sans donner les détails les
plus privés. C'était en quelque sorte pour montrer l'arroseur arrosé. Nous n'avons pas non plus demandé la permission de
Nicolas Sarkozy,
Lionel Jospin et Charles Pasqua.
Mais nous avons prévenus les deux derniers pour leur laisser la possibilité de
s'exprimer..."
L'hebdomadaire a en effet consacré une pleine page à
chacun de ces trois hommes politiques de premier plan, tous dans le collimateur
d'Yves Bertrand alors qu'ils menaçaient le magistère politique de Chirac. Les notes de Bertrand concernent aussi bien le patrimoine des
politiques et de leurs proches que des affaires totalement privées. Parfois,
notamment concernant Pasqua, Bertrand avait décelé des affaires qui
intéresseront ensuite la justice. D'autres fois, Le Point se contente de
colporter des ragots. Sarkozy n'a donc pas été prévenu "eu égard à sa
position particulière de Président", Jospin a décliné, et c'est
l'avocat Alain Guilloux, proche du clan Pasqua, qui s'est exprimé au nom de
l'ancien ministre de l'Intérieur. Et dans les trois cas, Labbé met toujours en
avant une volonté de dénoncer des "manœuvres de basse police".
"Name dropping"
![]() |
La justification et les précautions prises ne sont pas tout à fait semblables du côté de Libération, où le journaliste Renaud Lecadre a publié des extraits des carnets de Bertrand dans l'édition du 18 octobre, puis dans celle du 20. Spécialiste des affaires financières, Lecadre a expliqué à @si qu'il dispose d'extraits des carnets "depuis le mois de juin", et qu'il s'en était servi jusque-là "uniquement pour alimenter des papiers sur l'affaire Clearstream et sur l'Angolagate, qui sont mes deux dadas". Mais vendredi 17, Lionel Jospin s'élève contre Bertrand, qu'il qualifie de "fonctionnaire indélicat et nuisible", " protégé par le président Jacques Chirac pendant douze ans". Libération se saisit donc du dossier, "en urgence le vendredi soir", dixit Lecadre, qui consacre une page (et la Une) aux carnets. Le journaliste énumère quelques soupçons de Bertrand à l'égard de Jospin, mais aussi d'Arnaud Montebourg, sans prévenir les intéressés. "Simplement parce que dans l'article, j'ai démenti point par point toutes les allégations des carnets", explique-t-il. |
Il sera moins minutieux deux jours plus tard. Devant les
menaces de plaintes qui s'accumulent, il écrit en effet un autre article le 20
octobre, où il énumère d'autres accusations, contre Alain Madelin ou Valéry
Giscard-d'Estaing. (NDR: @si a décidé, dans les articles consacrés à ces carnets, de ne pas faire état de la substance des allégations qui y sont contenues) Sans les démentir précisément cette fois, même si le ton général
ne laisse aucun doute sur l'opinion de l'auteur sur ces rumeurs. "Mais cette
fois, la logique était différente, détaille Lecadre. J'ai fait un peu de «name dropping» pour bien montrer que c'est l'ensemble de la classe
politique qui était visée, et pas seulement Nicolas Sarkozy, qui semblait
décidé à se poser en seule victime, comme dans l'affaire Clearstream !"
Des journalistes rétribués ?
Les hommes politiques ne sont pas les seuls à avoir eu les
honneurs des carnets et des "éphémérides" saisies chez
l'ancien homme fort des RG. Le Point signale qu'on y croise aussi "quelques
journalistes affidés, qui sont parfois rémunérés, comme le montrent les sommes
d'argent en regard de certains noms". Lecadre confirme : "Si
l'intégralité des carnets Bertrand devait être mise sur la place publique, pas
mal de contacts réguliers de l'ancien directeur des RG - dont bon nombre de
journalistes dits d'investigation - vont serrer les fesses."
Pour l'instant, presque aucun nom n'est sorti dans la
presse."Vis-à-vis de nos lecteurs, il était indispensable d'évoquer cette pratique, que je juge choquante à titre personnel, raconte Christophe Labbé. Mais nous ne sommes pas là pour donner des leçons de morale à des confrères ou pour jouer les justiciers. Chacun se débrouille avec sa morale." Mais les choses pourraient changer, maintenant que les carnets sont
accessibles aux parties du procès de l'Angolagate, comme le rappelle sur son blog Renaud Revel, de L'Express.
A ce jour, seul Bakchich, sous la plume de son patron Nicolas Beau,
ancien du Canard enchaîné qui reconnaît avoir été reçu plusieurs fois par Yves Bertrand,
a déjà balancé le nom d'un journaliste très proche de Bertrand : Jean-Paul Cruse, auteur d'un livre (mort-né) sur le passé trotskiste de
Jospin que Bertrand avait tenté de faire publier, en vain, "à quelques
mois des présidentielles de 2002".
Retrouvez ici la suite de notre enquête sur les "carnets Bertrand". Nous tentons de répondre à cette question : qui avait intérêt à leur publication ?
le 01/12/2008
le 24/10/2008
le 22/10/2008



