C'est une controverse inédite (et inattendue) sur la scène médiatico-intellectuelle parisienne, que vient de faire éclater le conflit géorgien. D'un côté, Bernard-Henri Lévy défend la Géorgie agressée par la Russie de Poutine. En face, Alain Minc défend l'accord Sarkozy, qui fait bon marché de l'intégrité territoriale géorgienne.
Après l'affaire Val/Siné, la cartographie de la polémique française est-elle en train de se redessiner ?
A l'heure où la Russie promet de se retirer de Géorgie, conformément à l'accord négocié sous la houlette de
Nicolas Sarkozy, Le Monde publie dans son édition du 20 août un
long reportage de Bernard-Henri Lévy, qui s'est déplacé dans la Géorgie
occupée par les forces militaires russes.
Sur une double page, le philosophe (et membre du conseil de surveillance de Libération) se
livre en fait à un plaidoyer en faveur de Mikheïl Saakachvili, le
président géorgien, qu'il présente comme abandonné par l'Occident face à la
Russie de Medvedev et Poutine.

Le philosophe-reporter donne largement la parole à Saakachvili, mais ne livre jamais le point de vue russe. Et même s'il le sous-entend, il n'écrit jamais explicitement que c'est bien la Géorgie qui a déclenché les hostilités en envoyant son armée remettre de l'ordre dans la province séparatiste d'Ossétie du Sud. Cette offensive faisait suite à des années de tension dans la région, résumées par exemple ici par Associated Press. Selon les Ossètes, les attaques géorgiennes auraient fait plus de 1400 morts, ce que dément la Géorgie.Et c'est cette offensive militaire qui a déclenché l'intervention russe, officiellement censée défendre le territoire séparatiste face à l'armée géorgienne qui cherchait à en reprendre le contrôle.
Sous la plume de BHL, Saakachvili se justifie longuement, affirmant que lorsqu'il a
lu la première fois que son pays préparait la guerre, il était "en
Italie, en train de faire une cure d'amaigrissement et sur le point de partir
pour Pékin".
Le président rejette la faute sur les Russes, qui
auraient alimenté "les agences de presse de ce baratin" tout
en massant leurs chars à la frontière. Et "au cent cinquantième char
positionné face à vos villes, vous êtes obligé d'admettre que la guerre a
commencé et, malgré la disproportion des forces, vous n'avez plus le choix..."
Mais BHL ne se contente pas de faire parler Saakachvili. Il dépeint un homme jeune, dynamique, intelligent... et ami de
la France : "Il est jeune. Très jeune. D'une jeunesse qu'accuse encore
l'impatience des gestes, la fièvre du regard, des éclats de rire brusques ou
encore cette façon d'enfiler les canettes de Red Bull comme si c'était du
Coca-Cola. (...) Il est francophile et francophone. Féru de philosophie.
Démocrate. Européen. Libéral au double sens, américain et européen, du mot." Pas de doute, c'est un "grand résistant".
Les Russes ne sont pas traités à la même enseigne, loin de
là. Les deux premiers soldats que l'on croise dans l'article sont un officier
qui "a l'air d'avoir trop bu" et un autre "bouffi d'importance
et de vodka". L'armée russe traine derrière elle des "bandes ossètes
et cosaques" qui ont, "dans leur sillage, pillé, violé, assassiné".
Lorsqu'il décrit les villes géorgiennes occupées, l'auteur choisit encore ses mots
avec soin. Gori ? Elle "n'appartient pas à cette Ossétie que les Russes
prétendent être venus «libérer». C'est une ville géorgienne. Or ils
l'ont brûlée. Pillée. Réduite à l'état de ville fantôme. Vidée." Shrinvali
? Des "cadavres géorgiens" y "seraient livrés aux porcs et aux
chiens". Kaspi ? Les Russes y ont"atteint les centres vitaux d'une
économie dont dépendent, indirectement, celles de la région et du pays.
Terrorisme ciblé."
Terrorisme, le terme qui fait trembler l'Occident au début du
21ème siècle. Ailleurs dans son texte, BHL avait déjà souligné qu'un
soldat russe lui avait affirmé que son pays armait le Hamas et le Hezbollah au Moyen-Orient...
Et face aux terroristes, les "réfugiés" : "un
paysan blessé au front, encore hébété de terreur" ; une "vieille dame" et une "femme enceinte", blessées mais "tirées de l'enfer" ;
un "chef mécanicien, grièvement blessé à la hanche" qui conduit la
réparation d'une voie de chemin de fer "depuis sa chambre".
Cette forte charge avait été préparée moins d'une semaine plus tôt par la tribune que BHL
avait cosigné le 14 août dans Libération avec son vieux camarade André
Glucksmann, connu pour son engagement en faveur de l'indépendance de la
Tchétchénie.
Titré "Sos Géorgie ? Sos Europe !", ce texte
dénonçait "les olympiades de l'horreur au Caucase". Pour les
signataires, l'intervention russe en Ossétie du Sud était "probablement" le
"tournant le plus décisif de l'histoire européenne depuis la chute du mur
de Berlin".
Cette prise de position de Lévy et Glucksmann avait rapidement déclenché
une riposte de la part d'Alain Minc, ancien président du conseil de
surveillance du Monde et proche de Nicolas Sarkozy. Le 18 août, avec une tribune clamant
"Géorgie : Sos Raison", Minc prenait la défense de l'accord négocié
par Sarkozy au nom de l'Union européenne.
En premier lieu, l'essayiste pointait le parti-pris de BHL
et Glucksmann, qui affirmaient : "Qui
a tiré, cette semaine, le premier ? La question est obsolète. Les Géorgiens se
sont retirés d'Ossétie du Sud, territoire que la loi internationale place,
rappelons-le tout de même, sous leur juridiction."
Minc, lui, ne semblait guère disposé à "faire abstraction du faux pas du président Saakachvili". On peut douter que le plaidoyer de BHL, publié dans Le Monde un jour plus tard, l'ait convaincu.
![]() |
Mise à jour, 21 août: Pour se détendre, on peut lire aussi le pastiche de la prose béachélienne rédigé par Zineb Dryef sur Rue 89: exclusif, choses vues dans la Syldavie en guerre. Merci aux @sinautes qui nous ont signalé ce texte. |
le 24/08/2008
le 23/08/2008
le 20/08/2008



