Prés salés
Le matinaute
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chronique

Prés salés

Il doit bien y avoir quelque chose, dans

L'amour est dans le pré. Quelque chose qui crève les yeux, et nous échappe. Quelque chose qui parle aux gens qui regardent ces gens en train de manger, cette émission chewing gum qui étire en douze minutes le moindre "passe-moi le sel". Si vous n'avez pas vu, je vous raconte. Dans L'Amour est dans le pré, si un candidat, à table, demande "passe-moi le sel", ce n'est pas un simple "passe-moi le sel". Ca va bien au-délà, et le commentaire ne se prive pas de le souligner: "Antoine va multiplier les piques à l'égard de son rival Victor". "Et Victor va recevoir cinq sur cinq l'allusion d'Antoine. Comment va-t-il réagir ? Quant à Antoinette, elle laisse les deux coqs se déchirer pour elle". Après cette contextualisation, après douze ralentis, un zoom sur la cheminée, et une rétrospective des rapports entre les protagonistes depuis 1948, il lui passe le sel. "Antoine vient de remporter une victoire décisive".

Si "Télé-passe moi le sel" fonctionne, si des millions de gens, pas moins sains d'esprit que vous et moi, restent scotchés, c'est qu'il y a donc forcément autre chose. Certains décors ? Les buffets de grand mère, les prés, les vignes, les cascades, les brebis ? La banalité des autres décors, au contraire, ces fermes qui ne ressemblent plus à des fermes, mais à n'importe quel pavillon de zone périurbaine ? Peut-être. Ou alors, les humanoïdes qui s'agitent dans ces décors. Certains nous sont familiers, comme la blonde et interchangeable Justine, qui passe devant nous, semaine après semaine, son CAP de candidate professionnelle de chaîne TNT, de future demi-star invitée à vie chez Morandini, après ouverture de son cabinet d'interviews tarifées.

Mais Justine, ingrédient indispensable du buzz d'accompagnement, n'est pas le modèle majoritaire de l'émission. Le modèle majoritaire, c'est le paysan aux sentiments cadenassés, mâle ou femelle, arraché par l'aventure à son destin de taiseux. Il peut être frimeur ou ombrageux, trentenaire ou sexa, on n'en finit pas de le regarder vivre et ressentir, et notre regard curieux est le même que celui des visiteurs des expositions coloniales des années 30, s'émerveillant d'appartenir, finalement, à la même race humaine que les specimens exposés. Tout en lui suggère l'exotique, les lointains. Les sentiments qu'il exprime, par hésitations et borborygmes, remontent manifestement de profondeurs insoupçonnables, mais que nous connaissons pourtant si bien. Si proche, il est pourtant autre. Il est inassimilable. Il est irréductible à la société des Justine, avec laquelle il s'entrechoque, dans l'espoir d'une rencontre qui ne se produira jamais. Il ne passera jamais professionnel, ne serait-ce que parce que sa terre le réclame chaque matin. La prod est allée chercher les derniers specimens de l'altérité, corrompre les derniers incorrompus, les plus incongrus dans le show, les plus éloignés en apparence de la galaxie Morandini-Entrevue. On fait craquer comme des noix les dernières résistances du réel. Et après ?

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