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Umberto Eco en 1996 : "Internet, ce n'est pas une civilisation de l'image"

Par le - 13h48 - @rrêt sur images

Comment appréhendait-on le bébé Internet il y a 20 ans ? Un peu comme aujourd’hui : avec beaucoup d’enthousiasme mais aussi de scepticisme. En amorce de notre série d'été qui reviendra sur les 20 ans d'Arrêt sur images, nous rediffusons une partie de l'émission diffusée le 30 mars 1996 consacrée à Internet. Pour explorer les potentialités de ce nouveau média, un invité de choix : Umberto Eco, directeur de l’École supérieure des sciences humaines à l’université de Bologne et écrivain, auteur du célèbre Le Nom de la rose. Il est entouré par le journaliste du Monde Michel Tatu et par le sociologue Philippe Breton.

Comment Eco a-t-il découvert Internet ? Grâce à ses étudiants qui lui ont conseillé non pas de se connecter au site de Playboy – apparemment une entrée classique à l’époque – mais de lire les nombreux débats philosophiques et sémiotiques accessibles sur le web.

Et que trouve-t-on sur le web justement ? Tatu surfe sur le nom d’Umberto Eco et trouve essentiellement des articles en anglais – d’ailleurs, dit le spécialiste, "le web est avant tout américain". Il trouve surtout une polémique autour d’une chronique de l’Italien parue dans l’Espresso. Ce dernier pensait en effet que le monde se partageait en deux nouvelles religions : d’un côté celle de Macintosh, proche du catholicisme parce que "Mac nous dit ce qu’on doit faire", et de l’autre celle du PC, proche des protestants car "on vous laisse prendre des décisions". Tollé sur la Toile : on accuse Eco de rouvrir la guerre des religions. "Mais c’était une boutade !" rigole l’écrivain avant de soupirer : "je suis devenu une star d’Internet pour la chose la moins importante !"

A l’époque déjà, l’outil pose questions : quelles sont les sources ? Tatu explique que sur dix sites, trois sont peut-être écrits par des historiens et sept par des amateurs. Comment se repérer ? Pour Eco, Internet est "la garantie de la circulation d’idées mais pose le problème du filtrage de l’information". Et Daniel Schneidermann de souligner : "on espère le meilleur mais on redoute le pire."

Internet, le prolétariat et la nomenklatura

D’ailleurs, Internet est-il un paradis ou un enfer ? Un montage des différents sujets télés de l’époque présente l’outil comme les deux : à la fois un espace de liberté qu’il ne faut surtout pas contrôler et des perspectives de business avec le développement du "commerce électronique" qui permet de faire ses achats partout dans le monde "sans bouger de chez soi", mais également un repaire de messages militants contestables comme les intégristes musulmans (déjà) ou les néonazis (déjà). "Internet donne un nouveau souffle aux partisans de la violence raciale et du révisionnisme" entend-on dans le montage.

Pour le sociologue Philippe Breton, qui fustige les lieux communs entendus sur le sujet, on devrait se demander "comment vivre dans une civilisation avec Internet ?" Pour lui, on parle surtout de "la modernité technologique alors qu’il faudrait une modernité politique". Mais Eco reste enthousiaste : "Internet, c’est le retour de la planète Gutenberg, ce n’est pas une civilisation de l’image, il faut savoir lire". Et de formuler une peur : "on a d’un côté un prolétariat qui se contente des images de la télévision, une classe moyenne qui utilise Internet de manière passive et une nomenklatura qui sait travailler sur l’objet". On assiste là à une nouvelle division de classe, conclut-il. Il redoute également "un embouteillage, une croissance telle de l’information qu’Internet va se suicider". Comme pour les voitures : maintenant que tout le monde en a, on prend le train pour éviter les bouchons.

Retour dans le passé : lire l'édito de Daniel sur les 20 ans d'Arrêt sur images


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