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Vive la crise (1984) : mea culpa de Joffrin (Slate)

Par le - 14h38 - lu

Il y a trente ans quasi jour pour jour, les Français découvraient à la télévision Vive la crise, un programme hors-norme présenté par Yves Montand à l’heure où le pays traversait une période économique morose : Mitterrand venait d’abandonner sa grande politique de relance, l’austérité pointait le bout de son nez. Le site Slate a eu la bonne idée de visionner ce programme qui marque le tournant libéral du Parti socialiste dans les années 80 et d'interroger ses auteurs, dont Laurent Joffrin, aujourd'hui directeur de L'Obs, qui reconnait que l'émission fut, sur certains aspects, "un désastre".

Vive la crise ? Un "improbable mélange néolibéral de faux reportages télévisés et de pédagogie économique" selon les deux journalistes de Slate.fr qui ont visionné cette émission d’un nouveau genre diffusée en première partie de soirée sur Antenne 2 le 22 février 1984. Première info : le programme n’est pas accessible sur le Web – hormis un court extrait disponible sur Dailymotion – mais uniquement à la Bibliothèque Nationale de France sous réserve de posséder une carte de chercheur.

Les 36 secondes disponibles sur Internet picto

Deuxième et succulent rappel : Vive la crise est produit par Pascale Breugnot, productrice de Gym Tonic avec Véronique et Davina, qui a eu l’idée de lancer "un programme de coaching pour pays en crise". Parmi les intervenants sollicités pour l’émission : Yves Montand – il ne cachait pas alors ses ambitions politiques, inspiré par la carrière de Ronald Reagan, ancien acteur élu président des Etats-Unis – mais aussi Laurent Joffrin, à l’époque journaliste économique à Libération, l’historien Henri Amouroux, l’économiste Michel Albert, auteur d’un best-seller, "sorte d’Economie pour les nuls à la teinte libérale" selon les journalistes de Slate, ou encore Jean-Claude Guillebaud, ancien grand reporter au Monde et coauteur de l’émission.

On y croise également Christine Ockrent, alors présentatrice du JT d’Antenne 2, qui ouvre l’émission avec un flash annonçant les mesures drastiques prises par le gouvernement : "forfait hospitalier augmenté de 300%, allocations familiales supprimées pour tous les foyers au-dessus de 8 000 francs par mois, retraites réduites de 20% à 70% selon les catégories, indemnisation chômeurs réduites de 20%". Montand intervient et rassure les téléspectateurs en précisant que ces nouvelles sont imaginaires avant d’ajouter : "avouez que vous avez eu peur, parce que dans le fond, ces mesures, elles sonnent vrai. Elles donnent une idée de ce qui nous attend si la crise s’aggrave".

"Groland de droite"

Car les Français doivent comprendre que l’heure est grave et que des réformes s’imposent. Selon Slate, Montand s’en prend aux syndicalistes qui "se plaignent tout le temps mais n’ont pas connu 1929 (la crise de 1929 étant dans cette émission le point Godwin économique, la fin de toute argumentation)". Les syndicalistes et les fonctionnaires bien sûr, dont celui qui "se plaint des nouveaux locaux de Radio France avec «aucune possibilité d’aération extérieure, les fenêtres sont totalement fermées». Et Slate d'ironiser : "Quelle indécence de demander de l’air au bureau, alors qu’on n’a pas connu 1929 !"

Dans ce tableau, les deux journalistes racontent également "les faux reportages, parfois visionnaires (un défaut de paiement du Mexique entraîne une faillite des banques américaines et une crise mondiale), parfois totalement absurdes. La palme du «Groland de droite» est à décerner à ce reportage sur une petite ville française qui décide d’embaucher dans ses services des centaines de salariés licenciés d’une usine locale. Les nouveaux fonctionnaires s’ennuient à mourir, faute de travail, et les impôts locaux flambent. Résultat : frappée par les taxes, l’entreprise licencie le peu d’employés qui lui reste. Fin de cette fable anti-socialiste". Cela dit, aux côtés de cette fable, on trouve un autre reportage-fiction sur des salariés passés à mi-temps : le bonheur.

Autre séquence totalement oubliée mais qui provoque le rire de nos deux journalistes : un reportage – non-fictionnel cette fois-ci – est entièrement consacré à Philippe de Villiers présenté comme "l’homme de l’association, l’homme de la tradition et l’homme de l’ordinateur", en gros "un modèle d’entrepreunariat pour cette France ankylosée". Un désastre que reconnait aujourd'hui Joffrin : "on le présentait comme un énarque sympathique, à la tête d’une joviale ONG, alors que c’était quand même le représentant de la droite la plus catho et réac."

ViveLaCrise

Mais l’émission ne s’est pas arrêtée à la diffusion télévision: le lendemain, rappelle Slate, Libération vendait un numéro spécial avec Montand à sa une.

Un succès selon Joffrin : "on a réalisé plus de 120.000 ventes. Cela m’a valu des critiques en interne car les trois-quarts de l’émission apparaissaient tout de même comme une apologie du capitalisme. Mais il faut se rappeler qu’à l’époque, la gauche avait nationalisé la moitié de l’industrie et la totalité du système bancaire. L’émission répondait aux excès d’étatisme du gouvernement socialiste et a sans doute accompagné le tournant libéral pris par François Mitterrand au cours de son mandat.""

Par Mitterrand… et par Joffrin donc comme nous vous le racontions en 2008 quand ce dernier, amorçant son repentir, y allait de sa plume pour fustiger les "talibans du libéralisme".


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