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Vite-Dit

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Léonarda, la bataille du storytelling

Par le - 09h15 - le neuf-quinze
Pourquoi elle ? Pourquoi cette expulsion-là, et pas une autre ? Dans cet épisode de l'interpellation et de l'expulsion dans le Doubs de la jeune collégienne kosovare (par ailleurs Rom) Leonarda Dibrani, 15 ans, qu'est-ce qui déclenche l'ébullition du PS ? A coup sûr, si des socialistes s'émeuvent ainsi, tous courants confondus, sans souci de prudence, faisant une croix sur leur destin de ministrables du Premier ministre ou du président Valls, ce n'est pas par simple calcul politique. Quelque chose a réveillé leurs consciences assoupies. Et ce quelque chose, c'est le récit de Mme Giacoma, professeur d'histoire, et accompagnatrice de la sortie scolaire pendant laquelle Leonarda a été interpellée par la Police de l'Air et des Frontières.

Tout, dans ce récit mis en ligne par RESF quatre jours après les faits, suscite émotion et indignation. L'ordre téléphonique du policier d'arrêter immédiatement le bus de la sortie scolaire ; les pleurs de l'adolescente apprenant qu'elle va être remise à la police ; le fait que la scène se déroule sur le parking...du collège Lucie Aubrac. A ce récit, Manuel Valls a opposé le sien, dans un communiqué publié au milieu de la nuit. Il faut lire attentivement les deux textes. En langue Valls, c'est à dire du point de vue de la préfecture, le récit des mêmes faits donne par exemple : "Il a été convenu entre la famille, le représentant de son comité de soutien, l'enseignante en charge de la sortie scolaire et les forces de l'ordre de laisser la jeune fille sortir du bus afin de lui permettre de rejoindre sa famille dans le cadre de l'exécution de la mesure d'éloignement" Au sens propre, rien n'est incompatible avec la version Giacoma. Le "représentant du comité de soutien" est peut-être le maire de Levier Albert Jeannin cité par Giacoma (à vérifier). Les "forces de l'ordre" (habilement citées par Valls en quatrième et dernière position dans l'énumération des décisionnaires) n'ont peut-être pas eu le rôle que leur attribue Mme Giacoma. A l'inverse, l'enseignante ne cite pas la mère de Léonarda, dans la série des interlocuteurs de la conversation téléphonique à bord du bus (mère qui, dans la version  officielle, a demandé à rejoindre son mari, expulsé lui-même quelques jours auparavant). Mais elle ne l'a peut-être pas eue en ligne. A lire Mme Giacoma, on a l'impression que l'appel a été passé depuis le bureau du maire, alors que Valls indique qu'il a été passé depuis le domicile des Dibrani. Etc etc.
Deux récits. Un récit du terrain, diffusé par Internet, hors des médias établis (lesquels ont pris l'affaire en marche avec quelques cahots, le journal matinal de France Inter s'étant par exemple ouvert sur un "Et revoilà le dossier des Roms"). Et la version officielle de l'administration, lénifiante comme toutes les versions officielles. Diffusé le premier, contraignant le second à la défensive, le récit de RESF a gagné la bataille du storytelling, forçant les socialistes à la position impossible de se dresser contre l'exécution de décisions de justice, et de feindre de se réveiller contre les conséquences d'une politique du chiffre en matière d'expulsions, la même que sous Sarkozy, qu'ils endossent sans broncher depuis un an.
Cette politique a maintenant un prénom. Valls a désormais sur les bras l'expulsion de Leonarda, comme Hortefeux avait été éclaboussé du sang du petit Ivan, défenestré en 2007 pour échapper à la police. C'est moins grave ? Léonarda est toujours vivante ? Valls va peut-être devoir annuler l'expulsion ? Peut-être. Mais ce pouvoir, comme le précédent, n'est pas à l'abri d'une nouvelle affaire Ivan. On frémit en tout cas à l'idée que la version Valls aurait pu être la seule (ou même la première) disponible.
Ivan, défenestré en 2007


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